Le siècle en récit
Le XXXIIIᵉ siècle avant notre ère marque, pour l'humanité, l'entrée dans l'histoire au sens strict : celle de l'écrit. Deux foyers indépendants — **Sumer** en Basse-Mésopotamie et **l'Égypte** pré-pharaonique — inventent presque simultanément, autour de 3300-3250 av. J.-C., les premiers systèmes d'écriture connus. Tablettes cunéiformes d'argile, hiéroglyphes gravés sur palettes et jarres : l'humanité peut désormais transmettre autre chose que ce qu'une génération mémorise.
À Uruk, la plus grande ville du monde à cette époque, les scribes tiennent les comptes du grand temple de l'Eanna consacré à la déesse Inanna : tant de moutons reçus, tant de rations distribuées, tant d'orge stockée. De ces archives comptables naîtra, par un processus lent, l'écriture littéraire — hymnes, mythes, listes royales. Les cités-États sumériennes — Uruk, Ur, Lagash, Nippur, Eridu, Kish — se livrent à des guerres frontalières chroniques tout en partageant une même civilisation : temples étagés (les *ziggurats*), bronze, roue, calendrier lunaire, mathématiques sexagésimales dont nos soixante minutes par heure sont encore l'héritage.
En Égypte, la période dite de **Nagada III** (c. 3300-3100) voit les chefferies de Haute et Basse-Égypte s'unifier. La Palette de Narmer, retrouvée à Hiérakonpolis et aujourd'hui au Caire, représente un souverain coiffé des deux couronnes — blanche du Sud, rouge du Nord — piétinant ses ennemis. C'est l'une des plus anciennes représentations iconographiques de la royauté unifiée. Narmer (ou Ménès) devient le premier pharaon. La ville de **Memphis**, fondée à la charnière du Delta et de la vallée du Nil, devient capitale. Les Dynasties s'enchaînent.
La Bible n'est pas encore écrite — elle ne le sera qu'au Iᵉʳ millénaire avant notre ère — et Abraham n'est pas encore né. Mais l'imaginaire biblique puise déjà dans ce monde. Le récit du Déluge de la Genèse 6-9 emprunte aux épopées mésopotamiennes d'Atrahasis, puis de Gilgamesh, des motifs frappants : l'arche, les couples d'animaux, le corbeau et la colombe envoyés pour voir si la terre est sèche, le sacrifice après la sortie. La Tour de Babel (Gn 11) évoque les ziggurats. Le Jardin d'Éden emprunte à l'iconographie sumérienne du Dilmun — paradis oriental aux eaux vivifiantes. Le Nimrod biblique (« fort chasseur devant l'Éternel ») reflète les récits d'Enmerkar, roi légendaire d'Uruk dont la Liste royale sumérienne dit qu'il « bâtit Uruk ».
**Ur**, ville des Chaldéens d'où la tradition fera partir Abraham mille ans plus tard, est fondée à cette époque. La ziggurat d'Ur dédiée au dieu-lune Nanna sera achevée vers 2100 sous Ur-Nammu. Lorsque Abraham quittera Ur, il quittera non pas un monde primitif mais l'une des plus vieilles civilisations du globe, riche en temples, lettrée, mathématicienne, astronomique. Quelque chose de ce passage radical — abandonner le culte des astres organisé pour suivre un Dieu sans image — définira le judaïsme à jamais.
Le XXXIIIᵉ siècle av. J.-C. est donc celui du décor où se jouera plus tard l'aventure biblique. Il pose les trois coordonnées : l'écriture, qui rendra possible la Torah ; la royauté sacrée, dont Israël se démarquera violemment ; les mythes cosmogoniques communs, que la Genèse retissera à sa manière monothéiste.