Grand Livre des Adler
Introduction
La lignée Adler occupe, dans l'histoire du judaïsme occidental des XIXᵉ et XXᵉ siècles, une place singulière : elle forme le pont vivant entre la tradition rabbinique allemande — nourrie des académies de Francfort et de Hanovre — et l'émergence d'un judaïsme britannique institutionnel, ordonné, capable de dialoguer avec la Couronne comme avec la science moderne. Famille de cohanim, d'érudits, de voyageurs et de collectionneurs, les Adler ont donné à l'Empire britannique deux Grands Rabbins successifs, tous deux nés à Hanovre : Nathan Marcus HaKohen Adler (13 janvier 1803 – 21 janvier 1890), dont le nom hébraïque était Natan ben Mordechai ha-Kohen, fut Grand Rabbin de l'Empire britannique de 1845 jusqu'à sa mort, et son fils Hermann Adler, qui lui succéda.
Mais le nom Adler — « aigle » en allemand, allusion biblique aux ailes qui portent Israël — dépasse la seule fonction rabbinique. Il englobe un kabbaliste francfortois controversé du XVIIIᵉ siècle, un traducteur érudit du voyageur médiéval Benjamin de Tudèle, et l'un des plus grands bibliophiles juifs de l'ère moderne, rassembleur des fragments de la Gueniza du Caire. Le présent ouvrage retrace cette lignée depuis ses racines francfortoises et hanovriennes jusqu'à son rayonnement anglo-juif, en restituant à la fois la généalogie, la doctrine et les œuvres.
Faute de manuscrits du corpus GMPL26 mentionnant explicitement cette famille, le récit s'appuie sur les notices autoritaires de la *Jewish Encyclopedia*, de l'*Encyclopaedia Judaica*, de l'*Encyclopædia Britannica*, ainsi que sur les archives du Jewish Theological Seminary et les monographies spécialisées. Les incertitudes sont signalées comme telles ; rien n'y est avancé qui ne soit vérifiable.
Chapitre 1 : Les racines francfortoises et le kabbaliste Nathan Adler§
La maison Adler descend d'une ancienne famille juive de Francfort-sur-le-Main. La *Jewish Encyclopedia* rappelle que Nathan Marcus Adler venait d'une famille juive de Francfort qui, durant plusieurs siècles, fournit des théologiens aux chaires rabbiniques des ghettos continentaux [Jewish Encyclopedia]. Cette assise francfortoise n'est pas anecdotique : elle explique la densité d'érudition qui caractérise chaque génération et le prestige dont la famille jouit bien avant son installation britannique.
La figure éponyme qui éclaire le XVIIIᵉ siècle est celle du kabbaliste Nathan HaKohen Adler. Nathan Adler (1741–1800) fut un kabbaliste allemand éminent et rosh yeshiva à Francfort. Figure profondément révérée mais controversée, il forma plusieurs des rabbins les plus influents de son époque, en particulier le Chatam Sofer. [Wikipedia]. Ses pratiques piétistes, teintées de kabbale lourianique, provoquèrent au sein de la communauté francfortoise des tensions qui allèrent jusqu'à la menace d'excommunication : en 1782 il fut élu rabbin de Boskowitz en Moravie, mais sa piété excessive et mystique lui ayant attiré des ennemis, il fut contraint de quitter sa congrégation et, en 1785, retourna à Francfort ; comme il persistait dans ses pratiques antérieures, la menace d'excommunication fut renouvelée en 1789, demeurant une source de tension jusqu'à la dernière année de sa vie [Wikipedia, *Nathan Adler*]. C'est de ce kabbaliste, et non par filiation agnatique directe, que Nathan Marcus Adler reçut son prénom : il fut nommé d'après le kabbaliste Nathan Adler [Wikipedia].
L'ombre portée du kabbaliste sur la lignée est essentielle : elle donne au nom Adler, en Allemagne rhénane, une tonalité à la fois savante et spirituelle. Lorsque les Adler de Hanovre — dont on admettra sans hasard, selon les généalogistes, une parenté étendue avec la souche francfortoise — monteront en dignité, ils porteront la mémoire de ce piétiste.
Chapitre 2 : Hanovre, le rabbinat paternel et la formation de Nathan Marcus§
Le XIXᵉ siècle des Adler s'ouvre à Hanovre, alors rattachée à la Couronne britannique par union personnelle sous George III. La *Jewish Encyclopedia* précise : Grand rabbin de l'Empire britannique, né à Hanovre, Allemagne, le 15 janvier 1803, mort à Brighton, Angleterre, le 21 janvier 1890. Il était le troisième fils de Marcus Baer Adler, grand rabbin de Hanovre. [Jewish Encyclopedia]. Il est possible que la date du 13 janvier 1803, retenue par d'autres sources, corresponde à une conversion plus exacte de la date hébraïque ; Nathan Marcus Adler, fils de Mordecai (Marcus) Baer Adler, Grand Rabbin de Hanovre, est né le 21 Tevet 5563, soit le 15 janvier 1803, d'autres versions de sa date de naissance reposant sur des erreurs de conversion de la date hébraïque [OzTorah].
Le père, Mordecai Baer Adler, avait fait de Hanovre une chaire rabbinique de premier plan. Son père, Mordecai (Marcus) Baer Adler, était Grand Rabbin de la ville [Wikipedia]. Le fils fut nourri d'une double culture : l'étude talmudique traditionnelle et l'université allemande. Il étudia les classiques et les langues modernes, dont l'anglais et le français, à l'université de Würzburg ; son doctorat de philosophie lui fut conféré par l'université d'Erlangen en 1828. [Wikipedia].
Le contexte politique de sa naissance est historiquement décisif : né lorsque Hanovre était un apanage de la Couronne anglaise sous George III, il était sujet britannique et fut éduqué sur des bases très larges [Jewish Encyclopedia]. Cette qualité de sujet britannique de naissance, conjuguée à son profil académique, le préparait, presque à son insu, à une carrière impériale.
Son ascension rabbinique fut précoce. Selon l'*Encyclopaedia Britannica*, Nathan Marcus Adler fut Grand Rabbin de l'Empire britannique, fondateur du Jews' College et de la United Synagogue. Adler devint grand rabbin d'Oldenburg en 1829 et de Hanovre en 1830. [Britannica]. Il succéda ainsi à son propre père sur la chaire hanovrienne : Nathan Adler naquit à Hanovre, alors sous la couronne britannique, et fut éduqué en Allemagne. Il devint rabbin d'Oldenburg en 1829 et succéda à son père, Marcus Baer Adler, à Hanovre l'année suivante. [Encyclopedia.com].
Chapitre 3 : Nathan Marcus Adler, Grand Rabbin de l'Empire britannique§
L'année 1845 marque la bascule impériale de la lignée. Élu au rabbinat suprême du Royaume-Uni, Nathan Marcus Adler transporte la culture rabbinique allemande vers Londres et y bâtit, en quatre décennies, une architecture institutionnelle durable. Il fonda le Jews' College et la United Synagogue [Britannica]. La première de ces institutions devait assurer la formation d'un clergé rabbinique anglophone ; la seconde, fédérer les synagogues orthodoxes de Londres sous une autorité unique.
La notice du Willesden Jewish Cemetery précise l'ampleur de l'œuvre communautaire : il fut l'un des fondateurs du Jewish Board of Guardians en 1859 et de la United Synagogue en 1870. Il fut aussi la figure-clé du Jews' College de Londres, qui formait les rabbins. [Willesden Jewish Cemetery]. L'œuvre dépasse la seule organisation : elle façonne une identité. Adler créa une pratique particulière du judaïsme orthodoxe, distinctive de la Grande-Bretagne. [Willesden Jewish Cemetery].
Cette pratique « adlérienne » se caractérise par la centralisation, la pastorale de proximité et l'ouverture mesurée à la modernité. L'article de Wikipedia souligne : premier Grand Rabbin britannique formé à l'université et premier à entreprendre des tournées pastorales régulières dans le Royaume-Uni, il fut également fondateur de la National Society for the Prevention of Cruelty [Wikipedia]. On voit ici s'esquisser un type nouveau : le rabbin comme dignitaire civique de l'Empire, articulant halakha orthodoxe et citoyenneté victorienne.
Son héritage institutionnel s'enracine profondément dans le judaïsme britannique : en 2006, ceci demeure le plus grand regroupement religieux au sein de la communauté juive britannique et tire son autorité religieuse du Grand Rabbin [Wikipedia]. Les derniers mois de son activité furent allégés par l'adjonction d'un délégué ; la *Jewish Encyclopedia* note que la même année, la United Synagogue, constatant que la pression de ses fonctions officielles s'accroissait, nomma un délégué adjoint grand rabbin ; malgré cela, le Dr Adler continua de s'intéresser activement aux affaires de la communauté juive [Jewish Encyclopedia]. Il mourut à Brighton en 1890 et fut inhumé, parmi ses successeurs, à Willesden.
Chapitre 4 : Hermann Adler, second Grand Rabbin de la dynastie§
La transmission fut, fait rare dans l'histoire du rabbinat britannique moderne, de père à fils. Hermann Adler, né à Hanovre en 1839, incarne la continuité dynastique et l'acclimatation parfaite au monde anglais. Fils (et successeur comme Grand Rabbin) de Nathan Marcus Adler, l'Encyclopædia Britannica de 1911 écrit qu'il « éleva la position [de Grand Rabbin] à un degré de grande dignité et d'importance ». Naftali (Hermann) Adler est né à Hanovre. Comme son père, il reçut à la fois une éducation rabbinique et… [Wikipedia / Britannica 1911].
Sa biographie précoce illustre la double matrice de la lignée : Adler, né à Hanovre, fut amené à Londres enfant, lorsque son père devint Grand Rabbin britannique, et fit ses études à l'University College School et à l'University College de Londres [Encyclopedia.com]. Son itinéraire académique combine ensuite l'université anglaise et les centres d'études juives de l'Europe centrale : Grand Rabbin des Congrégations hébraïques unies de l'Empire britannique ; né à Hanovre en mai 1839 ; second fils de Nathan Marcus Adler ; éduqué à l'University College School et à l'University College de Londres. Il étudia à Prague et à Leipzig entre 1860 et 1862. [Jewish Encyclopedia].
Le témoignage de son cadet biographe, repris par OzTorah, précise : Hermann Adler naquit à Hanovre le 29 mai 1839. Il était le cinquième et plus jeune enfant de Nathan Marcus Adler, Landrabbiner de Hanovre, et de sa première épouse Henrietta (née Worms, décédée en 1853). Hermann vint en Angleterre à l'âge de six ans. [OzTorah]. On notera la discordance apparente entre la source qui le dit « deuxième fils » et celle qui le dit « cinquième et plus jeune enfant » : selon ces sources, il est possible qu'Hermann fût le plus jeune enfant tout en étant le second fils survivant.
Son pontificat fut marqué par une grande activité diplomatique au sein du monde juif de l'Empire, et par une attention particulière aux communautés périphériques. Ainsi, à Dublin : en 1892, un nouveau siège de la Dublin Hebrew Congregation fut établi. Le bâtiment fut consacré par Adler qui déclara : « L'Irlande est le seul pays au monde qui ne puisse être accusé d'avoir persécuté les Juifs. » En 1909 il fut nommé Commandeur de l'Ordre royal de Victoria (CVO). [Wikipedia]. Cette distinction royale consacre la reconnaissance institutionnelle de la lignée Adler par la Couronne, achevant le mouvement commencé un demi-siècle plus tôt : de la chaire de Hanovre à la cour de Saint James, le nom Adler est désormais inscrit dans l'ordre britannique.
Il mourut en 1911, refermant ainsi soixante-six ans de magistère rabbinique continu exercé par la même famille sur le judaïsme britannique.
Chapitre 5 : Marcus Nathan Adler, l'érudit voyageur§
À côté de la branche purement rabbinique, la lignée a produit une figure d'érudit laïque dont l'œuvre demeure fondamentale pour les études juives médiévales : Marcus Nathan Adler. Son fils aîné, Marcus Nathan Adler (1837–1911), fut impliqué dans des activités savantes telles que l'écriture, l'édition et la traduction. Par exemple, en 1907, sa traduction critique et son commentaire de l'itinéraire médiéval de Benjamin de Tudèle furent publiés [Wikipedia].
Cette édition, toujours consultée, occupe une place canonique dans la science des voyages juifs médiévaux. Les archives du Jewish Theological Seminary la décrivent ainsi : Il prépara le texte critique, la traduction et le commentaire de The Itinerary of Benjamin of Tudela (New York : Phillip Feldheim, Inc., 1907). Adler servit comme secrétaire du comité organisé pour lever des fonds destinés à envoyer le voyageur J. J. Benjamin II (de son vrai nom Israel Joseph Benjamin) en Asie [JTS Archives].
L'entreprise savante se double d'un engagement concret pour l'ethnographie des Juifs d'Orient. La préface du traducteur, datée du 27 mai 1907, fixe l'horizon de l'œuvre : selon l'édition Gutenberg, il s'agit du livre de voyages compilé par Rabbi Benjamin, fils de Jonas, de la terre de Navarre. Ledit Rabbi Benjamin partit de Tudèle, sa ville natale, et traversa de nombreux pays lointains, comme cela est relaté dans son livre. En chaque lieu où il entra, il fit le relevé de tout ce qu'il vit ou qu'on lui rapporta par des personnes dignes de foi — des choses jusqu'alors inouïes au pays de Sefarad. [Project Gutenberg, *Itinerary*]. Par cette entreprise, Marcus Nathan Adler prolonge, sur le terrain de la philologie, la vocation de gardien de la mémoire juive qu'exerçaient ses parents sur le terrain liturgique.
Chapitre 6 : Elkan Nathan Adler, bibliophile de la diaspora§
Le cadet de la fratrie, Elkan Nathan Adler, porte la lignée vers un autre versant de l'érudition : la collecte, la préservation et la catalogation des trésors manuscrits du monde juif. Elkan Nathan Adler (24 juillet 1861 à St Luke's, Londres – 15 septembre 1946 à Londres) fut un auteur, avocat, historien et collectionneur anglais de livres et manuscrits juifs. [Wikipedia].
Les archives du JTS précisent sa place dans la famille : Elkan Nathan Adler, né le 24 juillet 1861, était un bibliophile, collectionneur et auteur anglo-juif. Il était le plus jeune fils du Dr Nathan Marcus Adler, Grand Rabbin de Grande-Bretagne, et de sa seconde épouse, Celestine Adler (née Lehfeld) ; frère d'Hermann Adler, Grand Rabbin de Grande-Bretagne après son père. [JTS Archives]. La mention de la seconde épouse Celestine Lehfeld est précieuse pour la généalogie : elle confirme que la descendance de Nathan Marcus se distribue entre les enfants issus d'Henrietta Worms — dont Hermann — et ceux nés du second lit.
L'œuvre de collectionneur d'Elkan fut d'ampleur internationale. Durant ses visites au Caire en 1888 et 1895, Adler collecta et rapporta en Angleterre plus de 25 000 fragments de la Gueniza. Adler s'intéressait particulièrement à l'histoire des Juifs persans (iraniens). Il voyagea à Téhéran et à Boukhara en 1896 et 1897, où il acheta divers manuscrits hébreux [Wikipedia]. Ces campagnes orientales font de lui un acteur majeur — avec Solomon Schechter — de la redécouverte du fonds cairote qui allait révolutionner l'étude du judaïsme médiéval.
La bibliothèque qu'il constitua fut l'une des plus grandes collections privées de judaïca jamais formées. Sa bibliothèque finit par comprendre environ 4 500 manuscrits dont il publia un catalogue sommaire, Catalogue of Hebrew Manuscripts in the Collection of E. N. Adler (1921). Il possédait aussi une collection d'environ 30 000 livres imprimés de judaïca et dans des domaines généraux. [Encyclopedia.com]. L'*Encyclopaedia Iranica* confirme et prolonge cette description : Elkan Nathan Adler, voyageur assidu et collectionneur de manuscrits hébreux, judéo-persans et judéo-tadjiks des communautés juives persane et boukhariote (né en Angleterre en 1861 ; mort à Londres le 15 septembre 1946). [Encyclopaedia Iranica].
Par Elkan, la lignée Adler réalise une conversion remarquable : le prestige rabbinique familial se sublime en science juive moderne, et l'œuvre d'un seul homme met à disposition des générations futures des milliers de témoins manuscrits qui, sans lui, eussent été perdus à la science.
Conclusion
De Francfort à Hanovre, de Hanovre à Londres, de Londres au Caire et à Boukhara, la lignée Adler décrit un arc géographique qui est aussi un arc intellectuel. Lignée de cohanim nourris du Talmud et de la kabbale, elle a traversé le XIXᵉ siècle en se métamorphosant sans se renier : elle est passée du rabbinat communautaire de l'Allemagne rhénane au rabbinat impérial britannique, puis de l'autorité religieuse à l'érudition textuelle et à la bibliographie savante.
Trois traits permanents s'y lisent. D'abord, une vocation sacerdotale inscrite dans la généalogie cohanique elle-même, qu'exemplifie la signature de Nathan Marcus comme « Natan ben Mordechai ha-Kohen ». Ensuite, la capacité à lier la tradition rabbinique la plus stricte avec les universités et les instruments de la modernité : Würzburg, Erlangen, Prague, Leipzig, University College. Enfin, un sens aigu des institutions durables — Jews' College, United Synagogue, Jewish Board of Guardians — qui ont survécu à leurs fondateurs et continuent, plus d'un siècle après, de structurer le judaïsme britannique.
La double magistrature de Nathan Marcus puis d'Hermann Adler, couvrant plus de six décennies, constitue un cas presque unique de transmission dynastique dans le rabbinat moderne occidental. Les branches savantes — Marcus Nathan l'éditeur de Benjamin de Tudèle, Elkan Nathan le bibliophile des gueniza — prolongent cette magistrature en l'élargissant à l'universel : la lignée Adler ne s'est pas contentée de gouverner un judaïsme britannique, elle a rassemblé, traduit et transmis la mémoire manuscrite de toute la diaspora.
En l'absence de documents du corpus GMPL26 la concernant directement, il reviendra aux recherches futures d'éclairer les branches collatérales, les mariages croisés avec les grandes familles anglo-juives — Worms, Lehfeld — et la descendance du XXᵉ siècle au-delà d'Elkan.