Introduction
Parmi les patronymes de la diaspora judéo-maghrébine, Bensaid occupe une place singulière par son ancrage géographique dans l'Ouest algérien — ce triangle nourricier que dessinent Tlemcen, Oran et Mostaganem — et par l'ancienneté présumée de sa présence dans ces terres de l'Oranie. Nom d'apparence modeste, composé selon une logique patronymique courante en monde arabophone, il recouvre en réalité une constellation de foyers familiaux dont le destin s'est tissé aux grands mouvements de l'histoire : expulsions ibériques, régence ottomane, conquête française, décret Crémieux, enfin exode de 1962.
Le présent ouvrage se propose de restituer, par fragments patiemment assemblés, le sillage de cette lignée. Il ne prétend ni à l'exhaustivité généalogique, que seuls les dépouillements d'archives patiemment conduits aux Archives nationales d'outre-mer permettraient, ni à la biographie linéaire d'un ancêtre fondateur unique — les Bensaid, comme tant de familles judéo-algériennes, procèdent d'une pluralité de souches. Il s'attache plutôt à reconstituer les cadres : l'étymologie du nom, les communautés dans lesquelles ses porteurs ont vécu, les institutions qui les ont encadrés, les ruptures politiques qui ont bouleversé leur condition, et les trajectoires contemporaines qui, de France en Israël, prolongent la mémoire d'une Algérie juive aujourd'hui disparue.
Les sources mobilisées conjuguent les travaux d'onomastique séfarade, les monographies communautaires rassemblées notamment par l'association Morial, les études universitaires portant sur la condition des juifs d'Algérie au XIXe siècle, et les données démographiques issues des relevés patronymiques. En l'absence, à ce jour, de manuscrit du corpus GMPL26 citant explicitement le nom Bensaid, l'ouvrage s'appuie prioritairement sur ces matériaux externes.
Chapitre 1 : Le nom et ses variantes — étymologie, morphologie, diffusion§
Le patronyme Bensaid se laisse décomposer sans difficulté en deux morphèmes arabes : la particule filiative *ben*, signifiant « fils de », et le prénom *Saïd*. Le nom « Bensaid » est d'origine arabe, et il est généralement associé à une combinaison de deux éléments : « Ben » et « Said ». En arabe, « Ben » signifie « fils de », et « Said » est un prénom qui signifie « heureux ». L'onomastique séfarade confirme cette lecture et précise sa coloration : Said est un nom arabe signifiant bienheureux (sa'id). Il est parfois porté par des juifs séfarades, et Bensaid désigne le fils (ben) de Said. Une variante attestée est *Bensid*, forme dans laquelle la voyelle longue s'est affaiblie, phénomène fréquent dans les transcriptions administratives françaises des XIXe et XXe siècles.
À ces variantes morphologiques s'ajoutent les variantes graphiques — Ben Saïd, Ben-Said, Bensaïd — qui tiennent aux hésitations de l'état civil colonial au moment de fixer par écrit des noms antérieurement transmis à l'oral ou notés en caractères hébraïques. Le problème est général : on observe plusieurs catégories de variantes, dont les variantes d'orthographe prononcées de la même façon en français, et les variantes morphologiques lorsque certaines formes incluent des préfixes comme l'arabe Ben (« fils »), l'article défini arabe El, ou Bel, combinaison des deux.
La singularité judéo-maghrébine du nom n'est pas qu'il fût exclusivement juif — il ne l'est pas : Bensaid est massivement musulman en Algérie — mais qu'il ait été porté par des familles juives dans des régions précises. La répartition contemporaine du patronyme est éclairante : le nom Bensaid est le plus répandu en Algérie, où il est porté par 29 707 personnes, soit environ 1 sur 1 300. En Algérie il se trouve principalement dans la province d'Oran, où vivent 12 pour cent des porteurs, la province de Tlemcen, où en vivent 9 pour cent, et la province d'Aïn Defla, où en vivent 8 pour cent. Or ces trois aires — Oran, Tlemcen, Aïn Defla — correspondent très exactement au territoire historique de l'Oranie dans lequel les juifs ont été présents du Moyen Âge jusqu'au XXe siècle.
Un indice ancien de la présence de juifs portant le nom *Said* dans l'espace maghrébin mérite d'être relevé : au XVe siècle vivait Rabin Joseph Said, correspondant de Simon b. Sémah Duran, grand rabbin d'Alger. Un Rabbi Saadia de Tunis fut également le correspondant de Simon b. Sémah Duran. Rien ne permet d'affirmer une filiation directe entre ces savants et les Bensaid contemporains de l'Oranie, mais la mention établit que le prénom *Said* circulait dans les milieux rabbiniques maghrébins dès la période médiévale tardive, ce qui rend plausible la formation, par dérivation patronymique, de familles juives Bensaid à partir de cette couche ancienne.
Chapitre 2 : Le berceau tlemcénien — une communauté d'accueil séfarade§
Tlemcen, capitale du royaume ziyyanide, fut l'une des plus illustres cités du judaïsme maghrébin. La communauté y connut un renouveau spectaculaire à la fin du XIVe siècle, à la faveur de l'arrivée de réfugiés ibériques fuyant les massacres de 1391. Parmi eux, une figure domine toutes les autres et impose durablement son ombre tutélaire sur la cité : Ephraim Al-Naqawa. Figure emblématique de la communauté juive de Tlemcen, il est connu de nombreux Juifs algériens sous le seul nom du Rabb (ou Rab, Rav, « le Maître »). Né en 1359 à Tolède, il fuit l'Espagne en 1391, à la suite des persécutions.
Son rôle dans la structuration du judaïsme local fut décisif. Le sultan Abou Tachfine dut faire appel à l'art médical du Rabb Ephraïm car sa fille se trouvait dans un état désespéré. Le Rabb la guérit miraculeusement, il sollicita pour ses coreligionnaires la possibilité d'édifier la première synagogue. De cet épisode, mi-historique mi-hagiographique, procède la vénération dont le Rabb fit l'objet jusqu'à l'époque contemporaine : sa tombe devint un haut lieu de pèlerinage, où convergeaient les juifs de toute l'Oranie, dont très vraisemblablement des membres des foyers Bensaid de la région. Dans l'histoire du judaïsme algérien, Rabbi Ephraïm Enkaoua se distingue comme une figure lumineuse. Sa tombe à Tlemcen témoigne de la mémoire d'un homme dont l'influence spirituelle et intellectuelle a profondément marqué sa communauté et les Juifs séfarades en général.
L'arrivée des juifs ibériques à Tlemcen n'effaça cependant pas la strate autochtone, celle des juifs dits *toshavim* (résidents), de langue arabe et de rites souvent plus anciens. La coexistence de ces deux couches — *megorashim* séfarades et *toshavim* maghrébins — fut parfois tendue, parfois féconde, et donna naissance au profil particulier du judaïsme de l'Oranie : ritualisme séfarade, langue judéo-arabe, onomastique mixte mêlant noms hispaniques (Cansino, Sasportas, Lasry), noms hébraïques (Cohen, Lévy) et noms arabes construits avec *ben* (Bensaid, Bensadoun, Benchimol, Benichou). C'est dans cette dernière catégorie que s'inscrit la lignée qui nous occupe.
Les registres généalogiques rassemblés par Geneanet attestent la présence effective du patronyme à Tlemcen au XIXe siècle : on y relève par exemple BEN SAID Messaoud, époux de FAROUZ Esther, ainsi que BENSAID Charles, époux de MEYER Zohra, né en 1888. Ces mentions, recueillies dans des arbres généalogiques privés mais fondées sur les actes d'état civil d'Algérie française, confirment l'enracinement tlemcénien du nom à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.
Chapitre 3 : Oran et Mostaganem — ports, comptoirs, repeuplements§
Si Tlemcen constitue le berceau spirituel de la lignée, Oran et Mostaganem en représentent le terrain d'expansion économique. La communauté juive d'Oran connut une histoire tourmentée, marquée par les expulsions espagnoles du XVIIe siècle puis par un repeuplement volontaire à la fin du XVIIIe siècle. L'événement est bien documenté : après la reprise d'Oran sur les Espagnols, le bey Mohamed el Kebir attire en 1792 des Juifs de Mostaganem, de Nedroma, de Mascara, de Tlemcen, leur vend de vastes terrains le long du rempart de l'est en imposant l'alignement des constructions, et concède un emplacement pour leur cimetière. C'est par cette voie — du hinterland tlemcénien vers le port — que de nombreuses familles juives, dont plusieurs souches Bensaid, s'établirent à Oran à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles.
Mostaganem, pour sa part, abritait une communauté plus ancienne et plus modeste. Pendant l'occupation turque, aux XVIe-XVIIIe siècles, une soixantaine de familles juives vivent du courtage et du commerce. On peut avancer qu'environ 300 à 500 Juifs vivaient à Mostaganem à la veille de l'arrivée des Français. Ce petit corps social était tout entier orienté vers les activités d'intermédiation commerciale : collecte des grains, transit des laines, change de monnaies, courtage entre tribus de l'intérieur et négociants du littoral. Telle était, en toute vraisemblance, l'économie ordinaire des Bensaid de Mostaganem avant 1830, économie dont la notice initiale de la lignée se fait l'écho en mentionnant « commerce et artisanat ».
À Oran même, l'élite juive joua un rôle majeur dans l'acclimatation des structures coloniales françaises après 1830. La trajectoire, bien étudiée, de Jacob Lasry illustre la puissance économique et politique que certaines familles juives avaient su acquérir : en août 1855, le préfet nota dans un rapport au ministre qu'il venait de réussir à convaincre Lasry de contribuer aux travaux d'égouts et d'assumer des responsabilités supplémentaires au sein du conseil municipal, notamment en 1848. Les Bensaid d'Oran n'atteignirent pas cette notabilité exceptionnelle, mais ils participèrent, à leur mesure, au tissu des commerçants, colporteurs, tailleurs, cordonniers, bijoutiers, qui constituait le gros de la communauté.
Le caractère distinct du quartier juif d'Oran est attesté jusque dans la période contemporaine : les Juifs d'Oran ont vécu dans un quartier distinct de la ville où ils avaient une synagogue et ils ont continué la pratique du judaïsme ouvertement. Ils ont également maintenu des relations avec d'autres communautés juives d'Afrique du Nord et autour de la Méditerranée. Ces relations inter-communautaires — avec Tétouan, Gibraltar, Livourne, Marseille — expliquent en partie la mobilité matrimoniale et commerciale dont les Bensaid, comme leurs voisins Bensadoun, Benichou ou Benhaïm, surent tirer parti.
Chapitre 4 : 1830-1870 — de la dhimma à la citoyenneté§
La conquête française de l'Algérie, amorcée en 1830, bouleversa en quelques décennies le statut juridique et social des juifs algériens. De *dhimmis*, sujets protégés mais subalternes de la régence ottomane puis des autorités locales, ils devinrent d'abord sujets français relevant d'un statut personnel mosaïque, puis, par un acte décisif, citoyens français à part entière.
Le décret du 24 octobre 1870, signé par Adolphe Crémieux, alors garde des Sceaux du gouvernement de la Défense nationale, cristallise cette mutation. Son article premier dispose en des termes précis : les Israélites indigènes des départements de l'Algérie sont déclarés citoyens français ; en conséquence, leur statut réel et leur statut personnel seront, à dater de la promulgation du présent décret, réglés par la loi française, tous droits acquis jusqu'à ce jour restant inviolables. La portée de la mesure fut immense, et son caractère sélectif, assumé : le décret faisait automatiquement des juifs indigènes d'Algérie des citoyens français, tandis que leurs voisins musulmans arabes et berbères en étaient exclus et demeuraient sous le statut indigène de second rang défini par le Code de l'indigénat. Le décret n'accorda pas la citoyenneté aux Berbères mozabites.
Pour les Bensaid, comme pour l'ensemble des familles juives de l'Oranie, le décret Crémieux eut des conséquences considérables. Sur le plan juridique, il substituait le Code civil français au droit rabbinique en matière de mariage, de filiation, de successions. Sur le plan social, il ouvrait l'accès à l'école publique, aux professions libérales, à l'administration, à l'armée. Sur le plan identitaire, il enclenchait un processus de francisation culturelle — adoption du français comme langue dominante, abandon progressif du judéo-arabe, occidentalisation des prénoms (à Messaoud succède Marcel ; à Mazaltob, Mathilde ; à Aouïda, Adèle) — dont les actes d'état civil de la fin du XIXe siècle portent témoignage.
La littérature universitaire récente invite cependant à nuancer le récit d'une émancipation unilatéralement imposée d'en haut. Un article reconsidère un épisode clé à l'intersection de l'histoire française, algérienne et juive : la naturalisation des Juifs algériens en 1870, communément connue comme le décret Crémieux. Les travaux soulignent que les communautés elles-mêmes, y compris par des pétitions collectives, avaient préparé le terrain d'une demande de citoyenneté. Il est vraisemblable que des notables Bensaid, à Oran ou à Tlemcen, se sont inscrits dans ce mouvement pétitionnaire, même si l'état actuel de la recherche ne permet pas d'en produire la preuve nominative.
Le revers de cette émancipation se révélera tragique. Le décret, en établissant une inégalité statutaire radicale entre juifs et musulmans, nourrit un antisémitisme colonial virulent, dont les épisodes les plus sombres — la campagne antijuive d'Édouard Drumont et de Max Régis à Alger dans les années 1890, puis surtout l'abrogation du décret par le régime de Vichy en octobre 1940 — affectèrent toutes les familles juives d'Algérie. À ce titre, la notice générale rappelle opportunément que la défaite française lors de la Seconde Guerre mondiale conduisit finalement à l'abrogation du décret. Les Bensaid, privés pendant près de trois ans de leur nationalité française, ne la recouvrèrent qu'avec le rétablissement du décret Crémieux par l'ordonnance du 21 octobre 1943.
Chapitre 5 : 1870-1962 — une lignée dans la société coloniale§
Entre le décret Crémieux et l'indépendance algérienne, quatre générations de Bensaid vécurent en citoyens français dans un pays qu'ils considéraient comme leur patrie depuis des siècles. Les sources généalogiques disponibles permettent de saisir, à défaut d'une biographie collective exhaustive, quelques silhouettes. BEN SAID Messaoud, époux de FAROUZ Esther, apparaît parmi les individus documentés à Tlemcen. Le prénom Messaoud — « heureux » en arabe, jumeau sémantique de Saïd lui-même — relève d'une onomastique judéo-arabe traditionnelle qui persistera jusqu'au milieu du XXe siècle dans les foyers les plus attachés aux usages anciens. À la génération suivante, BENSAID Charles, époux de MEYER Zohra, né en 1888 incarne cette génération de transition : prénom français officiel, alliance avec une épouse portant encore un prénom judéo-arabe (Zohra, « la fleurie »), nom de famille maternel d'apparence alsacienne — Meyer — qui suggère peut-être une union avec une fille d'instituteur ou de commerçant de la métropole venu s'établir en Algérie.
Les activités des Bensaid pendant cette période couvrent un large éventail de métiers typiques de la petite et moyenne bourgeoisie juive oranaise : commerce de tissus et de confection, bijouterie, cordonnerie, quincaillerie, professions libérales naissantes (médecine, droit, pharmacie) à partir de la génération ayant bénéficié pleinement de l'école républicaine. Géographiquement, le noyau historique — Tlemcen, Oran, Mostaganem — s'étend à d'autres villes de l'Oranie (Sidi Bel Abbès, Mascara, Aïn Témouchent, Nedroma) à mesure que les chemins de fer et l'essor économique permettent des mobilités internes.
Il est utile ici de rappeler le cadre démographique plus large dans lequel s'inscrivent ces trajectoires individuelles. L'Oranie, du fait du repeuplement juif d'Oran en 1792, concentrait une proportion significative des juifs d'Algérie. De nombreux Juifs du Maroc migrèrent vers l'Algérie, s'installant à Mascara, Oran et Sidi Bel Abbès, apportant avec eux des liens familiaux avec les communautés de Tétouan, Fès ou Oujda. Il est vraisemblable que certaines branches Bensaid aient ainsi noué, par mariage ou par commerce, des liens transfrontaliers avec des foyers homonymes du Maroc oriental, sans que l'on puisse à ce jour documenter précisément ces connexions.
La période fut également traversée par des crises : les journées antijuives de 1897-1898, l'abrogation de Vichy en 1940 — particulièrement douloureuse à Oran, où la majorité des fonctionnaires juifs perdirent leur poste —, enfin le long ébranlement de la guerre d'Algérie, de 1954 à 1962. Les juifs d'Algérie se trouvèrent alors dans une position intenable : citoyens français depuis quatre-vingt-dix ans, souvent installés dans le pays depuis plusieurs siècles, ils étaient perçus par le FLN comme partie intégrante de la population européenne et, à ce titre, appelés à partir.
Chapitre 6 : 1962 — l'exode et la recomposition française§
L'année 1962 marque pour la lignée Bensaid, comme pour la quasi-totalité des familles juives d'Algérie, une rupture absolue. En quelques mois, un monde millénaire s'éteint.
Le cadre général de l'exode est désormais bien établi. L'exode des pieds-noirs se poursuit après l'indépendance : 60 000 personnes en juillet, 40 000 en août, 70 000 de septembre à décembre 1962. Fin 1962, il reste environ 200 000 pieds-noirs en Algérie, qui gardent l'espoir de continuer à y vivre. Pour la population juive spécifiquement, le départ fut quasi-total. À la suite de l'indépendance algérienne en 1962, presque tous les Juifs d'Algérie, ayant reçu la citoyenneté française en 1870, partirent avec les pieds-noirs. La grande majorité s'installa en France, et le reste partit en Israël. Ceux qui demeurèrent vécurent principalement à Alger, tandis que certains s'établirent à Blida, Constantine et Oran.
Les Bensaid d'Oran, de Tlemcen et de Mostaganem s'inscrivirent massivement dans la première trajectoire : embarquement à Oran ou à Alger, traversée de la Méditerranée, débarquement à Marseille, Port-Vendres ou Sète, puis dispersion progressive dans le sud de la France — Marseille, Nice, Toulouse, Montpellier, Perpignan — et ultérieurement dans la région parisienne. Quelques branches, plus minoritaires, firent le choix de l'*alyah* vers Israël, où elles rejoignirent les quartiers nord-africains de villes comme Ashdod, Beer-Sheva ou Sderot.
Le traumatisme de l'exode dépasse la simple migration économique. Les historiens contemporains insistent sur ce point : le « rapatriement » de 1962 n'est pas une simple migration. Le déracinement, l'exode, l'exil ont provoqué des lésions morales et affectives dont on n'a pas toujours évalué l'ampleur, et qu'on croyait résoudre avec des priorités au logement et à l'emploi. Les conditions du départ furent souvent précipitées et violentes, en particulier à Oran où les événements du 5 juillet 1962 — journée de l'indépendance — plongèrent la ville dans le chaos. Les accords d'Évian, pourtant, avaient prévu des garanties : dans la perspective quasi-assurée d'une indépendance de l'Algérie, ces accords stipulent que les biens et les personnes doivent être respectés. Mais la réalité du terrain, marquée par la fusillade de la rue d'Isly le 26 mars 1962 à Alger, les attentats OAS et FLN et, enfin, les enlèvements et assassinats durant cette phase transitoire de la fin de l'Algérie française, rendit ces garanties largement illusoires.
L'installation en France, dans les années 1962-1970, fut l'occasion d'une profonde recomposition. Les Bensaid, comme les autres familles judéo-algériennes, participèrent au renouveau des communautés juives de France, contribuant à y réintroduire le rite séfarade, la liturgie maghrébine, la cuisine, la musique andalouse. Des synagogues de rite « algérien » ou « oranais » furent fondées ou réorientées dans de nombreuses villes, assurant la transmission d'un patrimoine liturgique qui aurait autrement disparu avec la génération de l'exode.
Chapitre 7 : Héritages et trajectoires contemporaines§
Plus d'un demi-siècle après l'exode, la lignée Bensaid se présente comme une diaspora d'une diaspora : juifs séfarades installés au Maghreb depuis des siècles, puis rapatriés en France, parfois à nouveau migrants vers Israël, le Québec, les États-Unis. Cette dispersion soulève des questions méthodologiques délicates pour quiconque entreprend de reconstituer une généalogie.
Les ressources aujourd'hui disponibles pour la recherche sont heureusement nombreuses. Les projets généalogiques collaboratifs consacrés aux juifs d'Algérie rassemblent des milliers de profils et s'efforcent de restituer la densité du tissu familial d'avant 1962. Le projet « Jews of Algeria » sur Geni constitue une collection de profils généalogiques relatifs aux Juifs d'Algérie. L'histoire des Juifs en Algérie renvoie à l'histoire de la communauté juive d'Algérie, qui remonte au Ier siècle de notre ère. Ces mêmes ressources rappellent le contexte médiéval dont procède, très vraisemblablement, la plus ancienne strate des foyers Bensaid : au XIVe siècle, de nombreux Juifs espagnols émigrèrent en Algérie à la suite de l'expulsion d'Espagne et du Portugal ; parmi eux se trouvaient des savants juifs respectés, dont Isaac ben Sheshet (Ribash) et Simeon ben Zemah — c'est-à-dire précisément la génération de maîtres avec laquelle correspondaient, selon les onomastes, les Rabbins Said et Saadia évoqués au premier chapitre.
Les bases généalogiques en ligne recensent par ailleurs de nombreux Bensaid et Bensadoun à Oran et Tlemcen, souvent dans des arbres familiaux maintenus par des descendants directs. À Tlemcen et à Oran, apparaissent notamment des individus nés dans l'Algérie française puis résidant dans les Hauts-de-Seine, en France — témoignage matériel de la trajectoire collective de la lignée, de l'Oranie à la banlieue parisienne.
Sur le plan de l'identité, les descendants contemporains de la lignée cultivent un rapport complexe à leur héritage. La mémoire orale, lorsqu'elle a été transmise, conserve les toponymes — la rue de la Bastille à Oran, le Mechouar à Tlemcen, la place Thiers à Mostaganem —, les recettes, quelques chants judéo-arabes, les formules de politesse en arabe dialectal, le nom des grands-parents. Mais la langue elle-même s'est perdue en deux générations : le judéo-arabe oranais, qui fut la langue maternelle des Bensaid jusqu'à la génération née vers 1900-1920, n'est plus parlé que par une poignée de personnes très âgées, et sa documentation scientifique reste lacunaire.
En revanche, la transmission du patronyme lui-même demeure vigoureuse. Les Bensaid d'aujourd'hui se comptent par milliers en France, auxquels s'ajoutent les porteurs israéliens et, bien évidemment, la population algérienne — musulmane dans son immense majorité — qui partage le nom. Cette coexistence onomastique d'un même patronyme dans des communautés désormais séparées par la Méditerranée et par l'histoire constitue, peut-être, le dernier témoignage vivant d'une Algérie plurielle que le XXe siècle a défaite.
Conclusion
Reconstituer la lignée Bensaid, c'est parcourir sept siècles d'histoire judéo-maghrébine : du rabbinat médiéval où circule le prénom Saïd dans les correspondances des maîtres d'Alger et de Tunis, à l'accueil tlemcénien des exilés de 1391, au repeuplement d'Oran en 1792, au basculement français de 1830 et à la citoyenneté de 1870, jusqu'à l'arrachement de 1962 et à la recomposition française et israélienne.
La lignée ne se laisse pas saisir comme un arbre unique, mais comme un faisceau de foyers apparentés, liés par un même nom, un même ancrage régional dans l'Oranie, une même fidélité à un judaïsme séfarade maghrébin tempéré d'arabité culturelle. Ce qui unit les Bensaid n'est pas une généalogie unilinéaire remontant à un ancêtre fondateur, mais une inscription commune dans les institutions — synagogue, consistoire, école — et dans les épreuves collectives — antisémitisme colonial, Vichy, exode.
L'état actuel de la documentation autorise à reconstituer ce cadre général et à y inscrire quelques silhouettes individuelles. Il appelle, pour être approfondi, de nouvelles campagnes de dépouillement dans les archives de l'état civil d'Algérie conservées aux Archives nationales d'outre-mer d'Aix-en-Provence, dans les registres consistoriaux d'Oran et de Tlemcen, et dans les mémoires familiales dont la collecte, auprès des derniers témoins de 1962, revêt aujourd'hui un caractère d'urgence. Le présent ouvrage se veut un point de départ, non un aboutissement.