Le siècle en récit
Le XXVIIIᵉ siècle avant notre ère est celui où l'écriture cunéiforme, après deux siècles de développement comptable, bascule vers la **littérature**. À **Shuruppak** — ville sumérienne centrale (aujourd'hui Tell Fara) — les scribes commencent à rédiger autre chose que des inventaires : des hymnes, des listes lexicales, des proverbes, des récits mythiques. Les tablettes de Fara, dispersées aujourd'hui entre Berlin, Philadelphie et Chicago, constituent le plus ancien corpus littéraire connu de l'humanité.
La tradition sumérienne place à Shuruppak le roi **Ubar-Tutu**, dernier roi avant le Déluge selon la *Liste royale sumérienne*. Son fils **Ziusudra** (« vie longue ») est le Noé sumérien : averti par le dieu Enki, il construit un bateau, survit au Déluge, et reçoit l'immortalité. Les parallèles avec la Genèse sont nombreux — et ce siècle est, symboliquement, celui qui établit la mémoire du grand cataclysme que la Mésopotamie transmettra à toutes les civilisations voisines, jusqu'à la Bible hébraïque.
Politiquement, les cités-États sumériennes forment un archipel complexe. **Kish** au nord, **Ur** au sud, **Uruk** — encore dominante démographiquement — **Lagash**, **Umma**, **Nippur** (centre religieux panthéonique autour du temple d'Enlil), **Adab**, **Eridu** (plus ancienne ville selon la mythologie). Chaque cité possède son dieu tutélaire, son grand temple, son roi (ou *ensi*, prince-prêtre). Les guerres frontalières pour les terres irrigables sont constantes. La royauté « tourne » d'une ville à l'autre, chaque dynastie revendiquant, à son tour, la préminence sur Sumer.
L'écriture évolue. Les pictogrammes d'origine, tracés verticalement, se stylisent en signes abstraits composés de coins — d'où le nom « cunéiforme » (*cuneus* = coin en latin). La tablette d'argile, séchée ou cuite, devient le support universel. Les scribes sont formés dans les *edubba* (« maisons de tablettes »), premières écoles connues. Un curriculum rigoureux leur enseigne la grammaire sumérienne, la multiplication, la géométrie pratique (calcul d'aires pour les cadastres), et la copie des grands textes.
Ces *edubba* produiront, aux siècles suivants, toute la littérature mésopotamienne : *Épopée de Gilgamesh*, *Descente d'Inanna aux Enfers*, *Atrahasis* (autre version du Déluge), *Enuma Elish* (cosmogonie babylonienne). Mais l'infrastructure intellectuelle — écoles, tablettes, copistes, canon — se met en place au XXVIIIᵉ siècle.
Hors de Sumer, le monde bouge. En **Égypte**, la IIIᵉ dynastie est déjà passée (Djoser au XXIXᵉ), la IVᵉ s'apprête à élever les pyramides de Gizeh (fin XXIXᵉ-XXVIIIᵉ). En **Anatolie**, les premiers sites hittites pré-dynastiques s'installent. En **Canaan**, de petites cités fortifiées (Tell es-Sultan à Jéricho, Ai, Megiddo) existent, mais peu documentées. Aucun de ces foyers n'a encore engendré l'écriture littéraire — Sumer la monopolise.
La Bible ne connaîtra pas directement Shuruppak. Mais quand, aux VIIe-VIᵉ siècles av. J.-C., les Hébreux écriront les Patriarches, le Déluge et les généalogies d'avant l'Alliance, ils puiseront à un fonds commun proche-oriental dont la source historique est précisément ici, au XXVIIIᵉ siècle, dans les *edubba* de Shuruppak.