Le siècle en récit
Le Xᵉ siècle apr. J.-C. et les décennies qui le prolongent constituent l'âge d'or juif d'al-Andalus. Jamais depuis la chute du Second Temple, les Juifs n'avaient atteint un tel épanouissement culturel et social. Cordoue, Grenade, Tolède, Lucena deviennent des métropoles où poètes, philosophes, médecins, astronomes et vizirs juifs travaillent coude à coude avec les grands esprits musulmans. Pour un siècle, l'histoire juive ressemble à une conversation ininterrompue entre l'hébreu et l'arabe.
La génération qui hérite de Hasdai ibn Shaprut est celle des **grammairiens**. Menahem ibn Saruq et Dunash ben Labrat s'opposent sur les racines bilitères ou trilitères de l'hébreu, inaugurant une philologie hébraïque scientifique. Yehuda Hayyuj fixe définitivement la théorie des trois lettres radicales et ouvre la voie à Jonah ibn Janah (XIᵉ siècle), plus grand grammairien hébreu de tous les temps. Leur méthode, inspirée des grammairiens arabes, donnera à la Bible une lecture nouvelle.
L'âge d'or passe aussi par la **poésie hébraïque** andalouse, qui renaît après mille ans de sommeil. Samuel HaLévi ibn Nagrela (993-1056) — **Samuel HaNagid**, le « prince » — est son premier grand poète. Vizir militaire du royaume ziride de Grenade, il mène lui-même les armées en campagne, rentre la nuit pour écrire des poèmes hébreux sur le vin, l'amour, la guerre, la mort. Son *Diwan* compte 1 700 pièces. Ses lettres sur la halakha — l'introduction au Talmud qu'on imprime encore aujourd'hui — font de lui aussi un halakhiste majeur. Il meurt en pleine gloire en 1056. Son fils Joseph lui succède comme vizir, mais son arrogance déclenche un massacre antijuif à Grenade en 1066 — plus de 1 500 morts, fin violente de l'âge d'or à Grenade.
**Salomon ibn Gabirol** (c. 1021-1058), né à Malaga, vivant à Saragosse, est le grand philosophe-poète du siècle. Son *Keter Malkhut* (« Couronne royale »), grande hymne cosmologique, sera intégré au rituel de Yom Kippour des séfarades. Son *Fons Vitae* (Meqor Hayyim), traité néoplatonicien en arabe, traduit en latin au XIIᵉ siècle, influencera la scolastique chrétienne sous le nom d'*Avicebron* (on croira longtemps qu'il s'agissait d'un philosophe arabe chrétien).
En dehors d'al-Andalus, l'époque voit aussi l'essor du **judaïsme ashkénaze**. Rabbenou Gershom ben Yehuda de Mayence (c. 960-1028), surnommé *Meor ha-Golah* (« Lumière de l'exil »), fixe la jurisprudence rhénane. Il promulgue des *taqanot* (décrets) qui structurent pour mille ans le judaïsme ashkénaze : interdiction de la polygamie, interdiction du divorce contre le consentement de l'épouse, interdiction de lire le courrier d'autrui, protection des excommunications des tribunaux rabbiniques. Son école à Mayence forme les maîtres qui enseigneront Rashi au siècle suivant.
En Afrique du Nord, **Kairouan** devient le troisième grand centre. Hananel ben Houshiel (c. 990-1053) compile un commentaire du Talmud que Rashi citera abondamment. Son compatriote Nissim ben Yaakov rédige *Maftéah Manoul* et le recueil de récits *Hibbur Yafeh mé-ha-Yeshouah* — première anthologie narrative juive médiévale.
**En Babylonie, le déclin.** Hai Gaon (939-1038), dernier grand Gaon, continue l'œuvre des Gaonim. À sa mort, ses successeurs ne portent plus le même rayonnement. Le gaonat s'éteint. Le centre du judaïsme mondial, définitivement, est passé à l'ouest — à Fès, Cordoue, Kairouan, Mayence. Le millénaire suivant sera celui des Rishonim.