Le siècle en récit
Le IXᵉ siècle apr. J.-C. est dominé par la figure colossale de **Saadia ben Yossef al-Fayyumi**, mieux connu comme **Saadia Gaon**. Né en 882 à Fayoum en Égypte, mort en 942 à Sura en Babylonie, il est le plus grand rabbin du premier millénaire après la clôture du Talmud. Il concentre en sa personne toutes les tâches qu'un grand penseur juif pouvait avoir à assumer à son époque : théologien, philosophe, polémiste, grammairien, poète, traducteur.
**Théologien et philosophe.** Saadia écrit en 933 le premier grand traité systématique de pensée juive : le *Kitab al-Amanat wa'l-I'tiqadat*, traduit en hébreu sous le titre *Emounot ve-Deot* (« Croyances et opinions »). Il y confronte le judaïsme aux défis du kalâm musulman mou'tazilite, démontre rationnellement l'existence de Dieu, sa création du monde *ex nihilo*, la liberté humaine, la révélation, la résurrection des morts. Il prépare toute la philosophie juive médiévale qui culminera avec Maïmonide trois siècles plus tard.
**Polémiste.** Saadia mène la contre-offensive contre le karaïsme. Il rédige contre Anan ben David des traités virulents. Il démontre que la Torah écrite est inintelligible sans la Torah orale : qu'est-ce qu'un *tefillin* sans la tradition qui définit sa forme ? Qu'est-ce qu'une *cacherout* sans le Talmud ? Il parvient à endiguer le karaïsme, qui restera une minorité. Il répond aussi aux objections de Hiwi al-Balkhi. Il écrit des commentaires bibliques.
**Traducteur.** Saadia traduit la Bible en arabe — le *Tafsir* —, qui deviendra pendant mille ans la Bible des Juifs arabophones (Égypte, Syrie, Maghreb, Yémen). Il accompagne sa traduction d'un commentaire rationaliste. Il écrit aussi le premier dictionnaire hébreu, *Ha-Agron*, et une grammaire hébraïque.
**Chef politique.** En 928, il est nommé Gaon de Sura — un étranger (Égyptien) à un poste habituellement réservé aux Babyloniens. Il s'oppose vite à l'exilarque David ben Zakkai sur une question d'héritage ; chacun excommunie l'autre. Saadia est déposé, poursuit son œuvre en exil à Bagdad, puis est réintégré par le calife lui-même. Après sa mort en 942, l'académie de Sura décline. La préminence de Poumbedita, sous Hai Gaon (939-1038), prolonge l'autorité gaonique encore un siècle.
Pendant que Saadia rayonne à l'Est, un autre foyer juif majeur s'éveille à l'Ouest. En 929, Abd al-Rahman III proclame à Cordoue le califat indépendant des Omeyyades. Cordoue devient la plus grande ville d'Europe, avec plus de 400 000 habitants, la plus grande bibliothèque, les plus belles mosquées. À sa cour monte un médecin juif cordouan de génie : **Hasdai ibn Shaprut** (915-970). Fils d'un notable de Jaén, il devient médecin personnel du calife, puis son ministre des finances et son diplomate. Il négocie avec Byzance, avec Otton Iᵉʳ le Grand, avec les royaumes chrétiens du Nord. Il fonde un cercle d'érudits juifs à Cordoue : Menahem ibn Saruq, Dunash ben Labrat, premiers grammairiens de l'hébreu en Espagne. Il reçoit des rapports étonnants sur le royaume juif des Khazars et échange avec le roi Joseph une correspondance devenue légendaire.
Le IXᵉ siècle fait ainsi basculer le centre intellectuel : Sura faiblit, Cordoue s'éveille. Dans les cinquante ans qui suivront, la péninsule Ibérique deviendra la matrice du judaïsme mondial. L'âge d'or andalou est à portée.