Le siècle en récit
Le XIᵉ siècle apr. J.-C. et le début du XIIᵉ donnent au judaïsme **le commentateur universel** — Rashi — et **le premier grand pogrome médiéval** — les massacres rhénans de 1096. Deux phénomènes inextricables, car c'est à la lumière du premier que le second a pu être surmonté.
**Rashi** (1040-1105), Rabbi Shlomo Yitzhaki, naît à Troyes en Champagne, fait ses études à Worms et à Mayence auprès des disciples de Rabbenou Gershom, et revient fonder à Troyes sa propre école. Il vit du travail de la vigne — l'un des rares éléments connus de sa vie privée. Mais son œuvre, immense, change le judaïsme. Il compose un commentaire complet de la Bible (Tanakh) et un commentaire presque complet du Talmud babylonien — œuvres à ce point décisives qu'elles sont, depuis mille ans, imprimées en marge de chaque exemplaire de ces deux corpus. Sans Rashi, on ne lit pas le Talmud. Sa méthode : le sens littéral (*pshat*) d'abord, l'analyse grammaticale ensuite, la clarification midrashique où utile. Son français vernaculaire — on y trouve près de deux mille gloses en ancien français — fait de ses commentaires un trésor pour l'histoire du français médiéval.
Rashi est juif, français et européen. Il vit une Europe qui se christianise, où les synagogues côtoient les cathédrales en construction, où les rabbins et les moines partagent parfois les mêmes étagères de bibliothèque. Mais ce monde va vaciller.
En 1095, le pape Urbain II appelle à la Première Croisade pour reprendre la Terre sainte. L'été 1096, des bandes de croisés incontrôlés, précédant les armées régulières, traversent la Rhénanie. Dans leur fanatisme, ils raisonnent : pourquoi aller massacrer des infidèles à Jérusalem alors que d'autres infidèles vivent parmi nous ? À Metz, Spire, Worms, Mayence, Cologne, Trèves, Regensburg, ils attaquent les quartiers juifs. Les Juifs cherchent refuge chez l'évêque, qui parfois les protège, parfois les livre. Face au choix baptême ou mort, beaucoup choisissent le *kiddouch ha-Shem* — la sanctification du Nom — en tuant leurs propres enfants et en se suicidant pour ne pas abjurer. À Mayence, 1 000 Juifs meurent en un jour ; à Worms, 800. Au total, plus de 5 000 Juifs rhénans sont tués en 1096. C'est le premier grand pogrome d'Europe médiévale. Les chroniques hébraïques (*Sefer Zekhirah*) en gardent mémoire. Les communautés se reconstituent, mais le traumatisme est fondateur : les Juifs d'Europe apprennent que leur statut peut s'effondrer du jour au lendemain.
En al-Andalus, la lumière brille encore. **Bahya ibn Paquda**, cadi rabbinique à Saragosse, écrit vers 1079 *Hovot ha-Levavot* (« Les Devoirs des cœurs »), premier grand traité d'éthique spirituelle juive — la vie juive n'est pas seulement observance extérieure mais transformation intérieure.
**Yehuda HaLevi** (c. 1075-1141), né à Tudela, médecin à Tolède puis à Cordoue, est le plus grand poète hébreu du Moyen Âge. Ses *Shirei Tsiyon* (« Chants de Sion ») expriment un amour brûlant pour la Terre d'Israël. Son traité philosophique, *Le Kuzari*, met en scène la conversion du roi khazar au judaïsme face à un philosophe, un chrétien, un musulman et un rabbin ; c'est la défense la plus brillante du particularisme juif. En 1140, il quitte l'Espagne pour Jérusalem. La tradition le fait mourir aux pieds de la Ville sainte, piétiné par un cavalier arabe, en récitant son *Ode à Sion*.
**Abraham ibn Ezra** (1089-1167), autre Andalou itinérant, sillonne l'Europe — Italie, France, Angleterre, Provence — écrivant des commentaires bibliques rationalistes qui influenceront Spinoza, et des traités d'astronomie, de médecine, de poésie, de philosophie. En lui, un dernier rayon d'al-Andalus passe aux rabbins ashkénazes et provençaux. Le XIIᵉ siècle s'annonce glorieux malgré tout.