Le siècle en récit
Le XVᵉ siècle apr. J.-C. est celui du plus grand déracinement de l'histoire juive médiévale. En un demi-siècle, la plus grande communauté juive du monde — celle d'Espagne, vieille de quinze siècles, berceau de l'âge d'or andalou, patrie de Maïmonide, de Yehuda HaLevi, d'Ibn Gabirol — est expulsée, convertie de force ou dispersée. Le mot *Sefarad* (Espagne en hébreu) devient, pour l'éternité, le nom d'une diaspora entière.
La préparation est longue. En 1391, les pogromes de Séville avaient déjà provoqué la conversion forcée de dizaines de milliers de Juifs — les *conversos*, ou *marranes* (« porcs » en insulte populaire). Ces chrétiens nouveaux, juifs en secret pour beaucoup, suscitent la méfiance des « vieux chrétiens ». En 1449 à Tolède, le premier statut de *limpieza de sangre* (« pureté du sang ») exclut les conversos des charges municipales. Il préfigure d'un demi-millénaire les lois raciales modernes.
En 1478, Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille obtiennent du pape Sixte IV la bulle autorisant la fondation de l'**Inquisition espagnole**. Son but initial : traquer les conversos qui continueraient secrètement à judaïser. Tomás de Torquemada, nommé Grand Inquisiteur en 1483, fait de l'Inquisition une machine redoutable : 8 000 condamnés au bûcher, 25 000 réconciliations (sous supplices) jusqu'en 1820. Les autodafés publics — procession des condamnés en *sanbenito*, bûchers sur les places — deviennent spectacle public.
Mais la présence juive officielle gêne aussi : elle offre un horizon de repli aux conversos. Isabelle et Ferdinand, ayant pris Grenade le 2 janvier 1492 et achevé la Reconquista, décrètent le **31 mars 1492**, depuis l'Alhambra, l'expulsion de tous les Juifs du royaume. Délai : quatre mois. Soit la conversion au catholicisme, soit l'exil — sans or, sans argent, sans marchandises prohibées.
**Isaac Abravanel** (1437-1508), ministre des finances de Ferdinand, propose 30 000 ducats pour faire annuler l'édit. Isabelle hésite. Torquemada, dit-on, brandit un crucifix : *« Judas a vendu le Christ pour 30 pièces d'argent ; Votre Majesté le vendrait-elle pour 30 000 ? »* Le roi refuse. Abravanel choisit l'exil avec son peuple. Seul Abraham Senior, receveur des impôts, se convertit (sous le nom de Coronel) à 80 ans pour rester près de sa reine.
Entre 150 000 et 200 000 Juifs quittent l'Espagne durant l'été 1492. La plupart gagnent le Portugal, puis le Maghreb, puis l'**Empire ottoman** qui les accueille à bras ouverts — le sultan Bayezid II aurait dit : *« Vous appelez Ferdinand un roi sage ? Il appauvrit son royaume et enrichit le mien. »* Salonique, Constantinople, Edirne, Smyrne deviennent de grands centres séfarades. D'autres gagnent l'Italie (Ferrare, Livourne, Venise), les Pays-Bas, plus tard Hambourg et Bordeaux.
En **1497**, le roi Manuel Iᵉʳ du Portugal, qui voulait épouser la fille d'Isabelle, est contraint par mariage d'expulser lui aussi ses Juifs. Mais le Portugal avait besoin d'eux économiquement. Solution brutale : Manuel ordonne la conversion forcée collective des enfants juifs le 19 mars 1497, puis des adultes. Le Portugal devient ainsi, plus que l'Espagne, la matrice du marranisme. Ces *cristãos novos* pratiqueront en secret un judaïsme clandestin pendant cinq siècles. Leurs descendants — retrouvés par l'histoire au XXᵉ siècle — habitent encore des villages perdus du nord du Portugal et du Nouveau-Mexique.
Le XVᵉ siècle ferme la civilisation judéo-espagnole et ouvre la diaspora séfarade moderne. Le ladino, langue judéo-espagnole, sera parlé pendant cinq siècles de Sarajevo à Alexandrie. Au XVIᵉ siècle, à Safed, une nouvelle lumière jaillira des ruines.