Le siècle en récit
Le XVIᵉ siècle apr. J.-C. est l'un des plus extraordinaires du judaïsme. Alors que la péninsule Ibérique se referme sur son catholicisme inquisitorial, deux lieux improbables — **Safed** en Galilée et **Amsterdam** au bord de l'Atlantique — voient éclore simultanément la plus grande codification halakhique de tous les temps, la plus vertigineuse mystique médiévale, et le début de la renaissance juive moderne. Et c'est sous la protection d'un Empire ottoman alors à son apogée sous Soliman le Magnifique que tout cela se joue.
Safed est une petite bourgade de Galilée, à 900 mètres d'altitude, peuplée de juifs depuis le XIIIᵉ siècle mais stagnante. Après 1517, l'Empire ottoman prend la Terre sainte ; la sécurité et les exemptions fiscales attirent les exilés d'Espagne et du Portugal. En cinquante ans, Safed compte 14 000 juifs — plus grande communauté du pays — et 18 écoles talmudiques. Ses rues bruissent de discussions halakhiques, d'hymnes kabbalistiques, de poésie hébraïque.
**Joseph Caro** (1488-1575), né à Tolède, vieilli à Constantinople, arrivé à Safed vers 1534, y rédige d'abord le *Beit Yossef*, commentaire monumental des *Arba'ah Tourim* de Jacob ben Asher. Puis, pour rendre la halakha accessible, il en extrait en 1565 la *Shulhan Aroukh* (« Table dressée »), code pratique en quatre parties : Orah Hayyim (prière et fêtes), Yoreh Deah (interdits et autorisations), Even ha-Ezer (mariage et divorce), Hoshen Mishpat (droit civil). Mais Caro suit surtout les autorités séfarades. **Moshe Isserles** (le Rema, 1530-1572), grand rabbin de Cracovie, ajoute les glosses ashkénazes — la *Mappa* (« nappe ») qui complète la « table dressée ». Ensemble, ces deux œuvres créent *le* code halakhique universel du judaïsme orthodoxe, encore en usage aujourd'hui.
Caro est aussi mystique. Il affirme être visité nocturnement par un *maggid* — un ange qui lui dicte des enseignements — transcrits dans son *Maggid Meisharim*. Le rationnel et le visionnaire coexistent naturellement à Safed.
Mais c'est **Isaac Luria** qui déchaîne la mystique. Né en 1534 à Jérusalem, élevé au Caire où il étudie le Zohar en ermite au bord du Nil, il arrive à Safed en 1569. En trente mois seulement — il meurt de la peste en 1572, à 38 ans — il révolutionne la Kabbale. Ses concepts clés : le *tsimtsum* (le retrait de Dieu pour faire place au monde), la *shevirat ha-kelim* (la brisure des vases cosmiques au moment de la Création), le *tikkun* (la réparation que chaque acte humain peut apporter), le *guilgoul* (la migration des âmes). Sa théologie transforme l'exil juif en drame cosmique : les étincelles divines (*nitzotzot*) sont tombées partout dans le monde, et chaque Juif, en priant, en étudiant, en accomplissant les mitzvot, en relève. Le peuple juif devient cocréateur de la Rédemption.
Luria n'a presque rien écrit. Ses enseignements sont transcrits par son disciple **Hayyim Vital** (1542-1620), surtout dans *Etz Hayyim* et *Sha'ar ha-Gilgulim*. Cette Kabbale lourianique se diffusera par la Pologne, par Amsterdam, par l'Italie ; elle nourrira le hassidisme, l'orthodoxie mystique, et même la théologie chrétienne de Jacob Böhme.
D'autres figures bruissent à Safed. **Shlomo Alkabetz** (c. 1505-1584) compose le poème *Lekha Dodi* (« Viens, mon bien-aimé ») chanté chaque vendredi soir dans toutes les synagogues du monde. **Israël Najara** (c. 1555-1628) écrit des *piyyoutim* mystiques. **Moshe Cordovero** (1522-1570) rédige le *Pardes Rimmonim*, somme systématique de la Kabbale pré-lourianique.
Enfin, en Empire ottoman, **Gracia Nasi** (1510-1569) et son neveu **Joseph Nasi**, marranes revenus au judaïsme à Istanbul, financent et pilotent le sauvetage des conversos de la péninsule Ibérique via un réseau d'agents. Joseph Nasi deviendra duc de Naxos sous Selim II. Safed, Istanbul, Amsterdam : le monde juif du XVIᵉ siècle se réinvente partout sauf en Espagne.