Le siècle en récit
Le XVIIᵉ siècle apr. J.-C. est un siècle de contrastes extrêmes. À Amsterdam, les marranes sortent du placard et fondent la plus brillante communauté séfarade d'Europe — celle qui donnera Spinoza. En Ukraine, Bogdan Khmelnytsky massacre plus de 100 000 Juifs. À Smyrne, un jeune kabbaliste se proclame Messie et jette le monde juif dans la plus grande crise messianique depuis Bar Kokhba. Jamais l'espérance et le désastre n'auront cohabité aussi intensément.
**Amsterdam** est la capitale mondiale du judaïsme séfarade du XVIIᵉ siècle. Dès 1597, des marranes portugais y arrivent, fuyant l'Inquisition. En 1639, les communautés se fusionnent en une seule : la *Kahal Kados Talmud Torah*. La Snoga, grande synagogue portugaise inaugurée en 1675, se dresse majestueusement. Les marranes reviennent à un judaïsme qu'ils n'ont pas toujours connu ; l'étude y est intense, la vie communautaire riche, le commerce international florissant.
**Manasseh ben Israel** (1604-1657), né au Portugal, rabbin à Amsterdam, imprimeur, diplomate, entreprend en 1640 une négociation historique : convaincre Oliver Cromwell de réadmettre les Juifs en Angleterre. Cromwell, millénariste convaincu, voit dans le retour des Juifs une condition à la Seconde Venue. En 1655-1656, l'admission devient officieuse ; elle sera consolidée après la Restauration. L'Angleterre, fermée aux Juifs depuis 1290, se rouvre. Des communautés séfarades s'installent à Londres (Bevis Marks, 1699), à New York (Shearith Israel, 1654), au Surinam, en Jamaïque, au Brésil — un monde atlantique juif se dessine.
Mais au cœur d'Amsterdam, une crise intellectuelle couve. **Baruch Spinoza** (1632-1677), fils de marranes portugais, étudie la Torah, le Talmud, mais aussi Descartes, les sciences nouvelles. Ses questions deviennent trop radicales : l'immortalité de l'âme, la nature de la divinité, l'autorité de la Bible. Le 27 juillet 1656, à 23 ans, il est frappé de l'excommunication la plus sévère jamais prononcée par la communauté d'Amsterdam : *« Qu'il soit maudit le jour et la nuit, en se levant et en se couchant, en entrant et en sortant... »*. Spinoza refuse de se convertir au christianisme ; il polit des lentilles pour vivre, rédige l'*Éthique*, le *Traité théologico-politique*. Sa pensée — panthéisme radical, critique historique de la Bible — ouvrira la voie à la modernité et à la Haskalah juive.
Simultanément, l'apocalypse s'abat sur l'Ukraine. En 1648, Bogdan **Khmelnytsky**, hetman cosaque en révolte contre les seigneurs polonais, entraîne la paysannerie ukrainienne. Les Juifs, agents économiques des seigneurs polonais, sont les premières victimes. De 1648 à 1649, plus de 100 000 Juifs sont massacrés dans la Podolie, la Volhynie, la Galicie. Des communautés entières sont anéanties. Nathan Hannover, témoin survivant, décrit l'horreur dans *Yeven Metzoula*. Le judaïsme est-européen ne s'en relèvera pas avant des générations. Les survivants, traumatisés, portent dans leur chair une attente messianique nouvelle.
En **1665**, dans ce terrain fertile, un jeune kabbaliste de Smyrne nommé **Shabbetai Tsvi** (1626-1676) se proclame Messie avec l'aide de son prophète Nathan de Gaza. Le mouvement embrase tout le monde juif : de Salonique au Yémen, d'Amsterdam à Vilna, on vend tout pour partir en Terre sainte. La date de la rédemption est fixée à l'année 5426 (1666). Mais quand Shabbetai Tsvi paraît devant le sultan Mehmed IV au début 1666, il choisit la conversion à l'islam plutôt que le martyre. Le désespoir est immense. Certains fidèles le suivent même dans l'apostasie — naissance des *dönme*, crypto-sabbatéens ottomans. D'autres, les frankistes au siècle suivant, suivront Jakob Frank dans le catholicisme. Le sabbatéisme hante le judaïsme pendant cent ans.
Le XVIIᵉ siècle ferme ainsi sur une question brûlante : comment garder l'espérance sans se laisser engloutir par elle ? Le siècle suivant — celui de Ba'al Shem Tov et du Gaon de Vilna — apportera deux réponses opposées.