Le siècle en récit
Le XVIIIᵉ siècle apr. J.-C. est celui où le judaïsme entre dans la modernité. Il n'y entre pas par une seule porte mais par trois, géographiquement distinctes, idéologiquement opposées : le **hassidisme** mystique d'Europe orientale, le **mitnagdisme** rationaliste de Lituanie, et la **Haskalah** (Lumières juives) de Berlin. Chacun de ces mouvements répond, à sa manière, à la question laissée ouverte par le sabbatéisme : comment vivre juif dans un monde qui change ?
En **Podolie**, province ukrainienne ruinée par les massacres de Khmelnytsky puis par les persécutions polonaises, émerge un personnage extraordinaire. **Israel ben Eliezer** (c. 1698-1760), plus tard connu comme le *Baal Shem Tov* (« Maître du Bon Nom ») — ou *Besht* par acronyme — commence vers 1740 à enseigner à Miedzybozh. Il n'est pas un grand talmudiste, mais un homme d'une prière brûlante, d'une joie déconcertante, d'un amour des humbles. Sa doctrine : Dieu est partout, chaque Juif peut Le servir par la prière sincère même sans grande érudition, la joie vaut l'étude, les *nitzotzot* lourianiques peuvent être relevées jusque dans les actes les plus quotidiens. Ses disciples multiplient ses récits et ses paraboles. Après sa mort, Dov Ber de Mezeritch (le Magguid) transforme le mouvement en réseau. Ses disciples — Levi Yitzhak de Berditchev, Elimelekh de Lizhensk, Shneur Zalman de Liadi (fondateur de Habad), Nahman de Bratslav — essaiment en Galicie, en Volhynie, en Biélorussie. Le *tsaddik*, le juste, devient figure centrale : médiateur entre Dieu et la communauté, faiseur de miracles, conseiller de vie. En cinquante ans, la moitié des Juifs d'Europe orientale deviennent hassidiques.
En face, en **Lituanie**, la résistance s'organise. **Élie de Vilna** (1720-1797), dit le *Gaon de Vilna*, est l'érudit le plus redoutable de son siècle — connaissant par cœur le Talmud, la Bible, la Kabbale, mais aussi la mathématique, l'astronomie, la grammaire. Il dénonce le hassidisme comme hérésie : culte des *tsaddikim*, négligence de l'étude, enthousiasme suspect, affinités sabbatéennes. En 1772, il prononce un *herem* (excommunication) contre les hassidim. Ses disciples, les *mitnagdim* (« opposants ») ou *litvaks* (Lituaniens), construisent un judaïsme austère, dévoué à l'étude talmudique intensive. **Haïm de Volozhin** (1749-1821), disciple du Gaon, fonde en 1803 la grande yeshivah de Volozhin — modèle de toutes les yeshivot litvak modernes. Pendant deux siècles, hassidim et mitnagdim se regarderont en chiens de faïence avant de faire alliance contre la Haskalah puis le sionisme laïque.
En **Allemagne**, une troisième voie s'ouvre. **Moses Mendelssohn** (1729-1786), né à Dessau, arrivé à Berlin à 14 ans en traversant le péage de la *Leibzoll* (taxe sur les Juifs, équivalente à celle des bestiaux), devient en vingt ans le plus célèbre philosophe allemand après Kant. Ami de Lessing (qui le met en scène dans *Nathan le Sage*), défenseur du judaïsme contre Lavater, traducteur de la Torah en allemand avec le *Bi'ur* (1783), Mendelssohn incarne la possibilité qu'un Juif reste fidèle à sa foi tout en participant pleinement à la culture européenne. Sa *Jérusalem* (1783) défend la liberté religieuse et la séparation de la synagogue et de l'État. La *Haskalah* — les Lumières juives — est lancée.
Le siècle se clôt sur une **révolution politique décisive**. En 1789, la France révolutionnaire débat : faut-il émanciper les Juifs ? Le 27 septembre 1791, après deux ans de tergiversations, l'Assemblée constituante accorde la pleine citoyenneté à tous les Juifs de France. **La France est le premier pays d'Europe à le faire.** La Révolution abolit les ghettos d'Italie au fur et à mesure de ses conquêtes. Napoléon prolongera l'émancipation par le Grand Sanhédrin (1807) et les consistoires.
Trois mouvements, trois réponses. Au XIXᵉ siècle, leurs descendants se retrouveront face à deux défis inouïs : l'antisémitisme moderne et le sionisme.