Le siècle en récit
Le XIXᵉ siècle apr. J.-C. est le siècle de la plus grande mutation du peuple juif depuis Abraham. Il commence sous Napoléon avec l'émancipation ; il se termine sous Herzl avec le sionisme. En cent ans, le judaïsme européen passe du ghetto à l'opéra, du shtetl à l'université, du yiddish au français, à l'allemand, à l'anglais, à l'hébreu moderne. Mais il découvre aussi que l'assimilation ne suffit pas — l'antisémitisme moderne, racial et non plus religieux, lui rappelle brutalement qu'il est, quoi qu'il fasse, peuple à part.
La première moitié du siècle est celle de **l'émancipation**. Napoléon convoque en 1806-1807 l'Assemblée des Notables puis le Grand Sanhédrin — évocation symbolique de l'ancien Sanhédrin de Jérusalem — pour répondre à douze questions sur la compatibilité du judaïsme avec la citoyenneté française. Les rabbins répondent avec finesse. Napoléon crée les consistoires (1808), qui structurent le judaïsme français jusqu'à aujourd'hui. Les Pays-Bas, les États allemands, l'Italie abolissent progressivement leurs ghettos. La Grande-Bretagne admet Lionel de Rothschild au Parlement en 1858. L'Empire austro-hongrois émancipe en 1867. L'Allemagne impériale en 1871. L'Italie en 1870.
Avec l'émancipation viennent les choix identitaires. **Le judaïsme libéral** (ou réformé) naît en Allemagne (Abraham Geiger, Samuel Holdheim, Israel Jacobson) : liturgie en allemand, orgue, égalité des femmes, modernisation doctrinale. **Le judaïsme orthodoxe moderne** lui répond avec Samson Raphael Hirsch (1808-1888) et sa formule *Torah im Derekh Eretz* — Torah et intégration sociale. **Le judaïsme conservateur** émerge avec Zacharias Frankel et l'École de Wroclaw. La **Wissenschaft des Judentums** (Science du judaïsme) — Leopold Zunz, Moritz Steinschneider, Heinrich Graetz — applique la méthode historique à l'étude du judaïsme ; la *Geschichte der Juden* de Graetz devient la première grande histoire moderne du peuple juif.
Les grandes institutions philanthropiques apparaissent. L'**Alliance israélite universelle**, fondée à Paris en 1860 par Adolphe Crémieux, Aristide Astruc, Narcisse Léven, Eugène Manuel, lance un réseau mondial d'écoles — de Tétouan à Damas, de Téhéran à Tanger. C'est l'auto-civilisation du monde juif oriental par les lumières occidentales.
Mais pendant ce temps, à l'Est, les choses s'aggravent. L'Empire russe, qui hérite depuis les partitions de la Pologne (1772-1795) d'une population juive de 1,5 million d'âmes, les confine dans la **Zone de Résidence**. Tsar Nicolas Iᵉʳ impose le service militaire de 25 ans dès 12 ans (*cantonisation*) pour favoriser la conversion. Les pogromes d'Odessa (1871) annoncent ceux de 1881 qui suivront l'assassinat d'Alexandre II : 200 communautés attaquées, des milliers de morts. Les fameux *Protocoles des Sages de Sion*, faux antisémite fabriqué par la police secrète russe, circulent à partir de 1903.
Face au double danger — antisémitisme russe violent, antisémitisme occidental culturel incarné par Richard Wagner, Édouard Drumont, Karl Lueger —, deux réponses massives surgissent.
D'abord, **l'émigration vers l'Amérique**. Entre 1881 et 1914, plus de deux millions de Juifs d'Europe orientale franchissent l'Atlantique ; New York devient la première ville juive du monde. Le Lower East Side s'emplit de yiddishophones.
Ensuite, **le sionisme**. En 1896, un journaliste viennois qui a couvert l'affaire Dreyfus publie un mince livre, *Der Judenstaat*. **Theodor Herzl** (1860-1904) y propose la création d'un État juif. Il réunit à Bâle, du 29 au 31 août 1897, le premier Congrès sioniste. Deux cents délégués de dix-sept pays y votent la création de l'Organisation sioniste mondiale. Dans son journal ce soir-là, Herzl écrit : *« Si je devais résumer le Congrès de Bâle en un mot, ce serait celui-ci : à Bâle, j'ai fondé l'État juif. Si je disais cela publiquement aujourd'hui, un rire universel me répondrait. Dans cinq ans peut-être, en tout cas dans cinquante, chacun le comprendra. »* Il avait presque raison : cinquante-et-un ans plus tard, Israël naîtrait.
Le XIXᵉ siècle s'achève sur cette prophétie suspendue. Le XXᵉ en fera la tragédie et l'accomplissement.