Le siècle en récit
Le IIᵉ siècle de notre ère commence dans l'écho du désastre de 70 et se termine par le monument intellectuel le plus important du judaïsme post-biblique : la Mishna. En moins de cent ans, les Juifs passent d'une nation anéantie politiquement à un peuple reconstitué par le Livre.
La première moitié du siècle est dominée par l'ombre de la révolte de Bar Kokhba. Simon bar Kosiba, chef charismatique de la Judée occupée, prend les armes en 132 contre l'empereur Hadrien. Ce dernier avait interdit la circoncision et projeté de reconstruire Jérusalem comme cité romaine Aelia Capitolina, avec un temple à Jupiter sur l'emplacement du Temple détruit. Rabbi Akiva, le plus grand sage de son temps, proclame Bar Kokhba *« étoile de Jacob »* et, implicitement, Messie. D'autres sages refusent cette acclamation.
La guerre dure trois ans. Les archives du désert de Juda (retrouvées au XXᵉ siècle dans les grottes de Nahal Hever et Wadi Murabba'at) livrent les lettres mêmes de Bar Kokhba, rédigées en hébreu, araméen et grec. Il est intraitable, autoritaire. Il frappe ses propres monnaies marquées « Année un de la rédemption d'Israël ». Il prend brièvement Jérusalem. Mais Hadrien envoie son meilleur général, Sextus Julius Severus, rappelé de Bretagne ; les Romains procèdent par siège méthodique. Betar, la dernière forteresse, tombe le 9 av 135. Dion Cassius parle de 580 000 morts juifs, de 50 forteresses détruites, de 985 villages rasés. La Judée est dévastée. Hadrien rebaptise la province *Syria Palaestina* pour effacer jusqu'au nom d'Israël — premier usage officiel du terme « Palestine ». Les Juifs sont interdits d'entrer à Jérusalem sous peine de mort.
Les dix martyrs incarnent cette tragédie. Rabbi Akiva, interdit d'enseigner la Torah, continue et est arrêté. Les Romains lui lacèrent la chair avec des peignes de fer. Il meurt en prononçant le *Shema Israel* — « Écoute Israël : l'Éternel est notre Dieu, l'Éternel est un » — et, arrivé au mot *ehad* (« un »), il rend son âme. Rabbi Hanina ben Teradyon est brûlé enveloppé dans un rouleau de la Torah, avec de la laine mouillée sur la poitrine pour prolonger l'agonie. Il dit à ses disciples : *« Les parchemins brûlent, mais les lettres s'envolent dans le ciel. »*
La reconstruction commence en Galilée. Le Sanhédrin, institution des sages, est relocalisé à Usha, puis à Shefar'am, Beit She'arim, Sepphoris, Tibériade. Les patriarches — les *Nassi*, descendants de Hillel — reçoivent de Rome le statut officiel de chefs du peuple juif. Rabbi Judah ha-Nassi (135-217), dit simplement *Rabbi*, est le plus grand de cette lignée. Fortuné, ami personnel de l'empereur Antonin (Marc-Aurèle ou Caracalla), il rassemble les traditions orales transmises depuis Hillel, les classe en six ordres, les fixe par écrit. Vers 200, la Mishna est achevée. Elle devient, avec la Torah, le second livre fondateur du judaïsme.
La Mishna code tous les aspects de la vie juive : l'agriculture, les fêtes, le mariage, les tribunaux, le Temple (rituels préservés par mémoire), la pureté rituelle. Elle est en hébreu, concise, parfois énigmatique. Elle devient la matière première de toutes les études juives futures. Ce que le Temple ne pouvait plus enseigner en gestes, la Mishna l'enseigne en mots. Le judaïsme rabbinique est né.