Le siècle en récit
Le Ier siècle de notre ère est celui de la rupture — et, en même temps, celui de la refondation. La destruction du Second Temple en 70 est l'événement le plus traumatique de l'histoire juive antique. Et pourtant, dans le même siècle, un petit groupe de sages va inventer un judaïsme sans Temple qui tiendra deux mille ans — et un petit groupe de Galiléens va inventer une religion qui conquerra le monde.
Le siècle s'ouvre sur la domination romaine, désormais directe par des préfets puis des procurateurs. La Judée chauffe : révoltes messianiques, groupes armés (*zélotes*, *sicaires*), tensions sociales entre prêtres fortunés et populace urbaine. À Alexandrie, Philon le Juif (c. 20 av.-50 apr.) concilie la Torah et la philosophie platonicienne dans des commentaires allégoriques : il est le premier grand philosophe juif de l'histoire, inventeur de concepts qui façonneront toute la théologie chrétienne et médiévale (le Logos, l'âme tripartite, la création par la parole).
En Galilée, vers les années 20-30, prêche Yeshua de Nazareth. Juif observant, probablement proche des courants pharisiens les plus mystiques, il rassemble douze disciples, annonce le Royaume de Dieu, guérit, enseigne. Condamné sous Ponce Pilate en 30 ou 33, crucifié à Jérusalem à la veille de Pessah. Ses disciples — Pierre, Jacques, Jean — demeurent juifs ; ils prient au Temple et observent la Loi. Paul de Tarse (c. 5-67), pharisien convaincu, vit une expérience de conversion et entreprend de porter le message de Yeshua aux non-Juifs. Le christianisme, d'abord simple secte juive, devient mouvement universaliste distinct. Il quittera définitivement le judaïsme après la destruction du Temple.
La Grande Révolte éclate en 66. Le procurateur Florus, d'une brutalité exceptionnelle, prélève d'autorité dix-sept talents du trésor du Temple. L'émeute devient guerre. Les sicaires prennent Massada ; l'aristocratie sacerdotale est massacrée ; la garnison romaine de Jérusalem est exterminée. Néron envoie Vespasien avec trois légions. Vespasien conquiert méthodiquement la Galilée. Devenu empereur en 69, il confie la suite à son fils Titus.
Pendant le siège, un sage pharisien, Yohanan ben Zakkaï, disciple de Hillel, comprend que la guerre est perdue. Il se fait transporter hors de Jérusalem dans un cercueil (on ne pouvait sortir que des morts). Devant Vespasien, il demande une seule chose : « Laisse-moi Yavné et ses sages. » Accord obtenu. Yohanan fonde à Yavné, sur la côte, une petite académie — refuge des Pharisiens survivants. C'est là que le judaïsme rabbinique naîtra.
Le 9 av de l'an 70 (le jour même, dit la tradition, où avait brûlé le Premier Temple en 586), Titus prend Jérusalem. Le Temple est incendié ; le Saint des Saints réduit en cendres ; la menorah emportée à Rome où elle figurera sur l'arc de Titus. Un million de Juifs seraient morts, selon Flavius Josèphe — lui-même général juif rallié à Rome, puis chroniqueur de la guerre. Ses écrits (*La Guerre des Juifs*, *Antiquités judaïques*) restent la source principale pour cette période.
En 73, Massada tombe. Les 960 derniers défenseurs se suicident plutôt que de tomber vivants aux mains des Romains. La résistance armée juive est brisée. Mais à Yavné, les Sages lisent la Torah, codifient la Mishna en gestation, établissent le calendrier, fixent la liturgie (la prière des Dix-Huit Bénédictions, l'Amida). Le judaïsme cesse d'être centré sur le Temple ; il devient centré sur l'étude. Ce pivot — de la pierre au livre — est la plus grande reconversion spirituelle de l'Antiquité.