Le siècle en récit
Le IIIᵉ siècle apr. J.-C. est celui de la transition. Les grands maîtres de la Mishna (*tannaïm*) cèdent la place à leurs commentateurs (*amoraïm*). Et le centre de gravité du judaïsme, longtemps attaché à la Galilée, commence à basculer vers la Babylonie. En un siècle, les deux écoles — celle de la Terre d'Israël et celle de Babel — posent les bases d'un millénaire de commentaire rabbinique.
En Galilée, après la mort de Rabbi Judah ha-Nassi (217), la dynastie patriarcale perdure mais perd progressivement son autorité morale absolue. Les académies se multiplient : Tibériade, Sepphoris (Tsippori), Césarée, Lod (Lydda), Beit She'arim. Les sages de cette époque — Rabbi Yohanan bar Nappaha (180-279), Resh Laqish (anciennement gladiateur repenti), Rabbi Éléazar ben Pedat — commentent la Mishna, la comparent aux traditions orales, la confrontent aux versets bibliques. Leurs débats seront consignés dans la Guemara, qui, combinée à la Mishna, formera le *Talmud Yerushalmi*. Rabbi Yohanan est traditionnellement considéré comme le premier rédacteur.
Beit She'arim devient la nécropole des sages. Rabbi Judah ha-Nassi y est enterré dans un sarcophage monumental retrouvé au XXᵉ siècle ; les catacombes alentour abritent des milliers de tombes juives décorées de menorahs, de shofars et d'inscriptions en grec et en hébreu. Le site montre combien le judaïsme antique tardif était pluriel et hellénisé.
Mais le grand événement du siècle est la montée de la Babylonie. Abba Arikha, dit *Rav*, élève de Rabbi Judah ha-Nassi, retourne en Babylonie vers 220 et fonde l'académie de Sura, au sud de Bagdad actuelle. Son contemporain Mar Samuel (ou Samuel de Nehardea), grand astronome et médecin, dirige l'académie de Nehardea. Samuel formule le principe célèbre *dina de-malkhuta dina* — « la loi du royaume est loi » — qui autorise les Juifs à se soumettre aux lois civiles des pouvoirs politiques sous lesquels ils vivent, tant qu'elles ne violent pas la Torah. Ce principe deviendra déterminant pour deux mille ans de vie juive en diaspora.
En Perse, l'Empire parthe s'effondre en 226. Ardashir fonde la dynastie sassanide ; le zoroastrisme devient religion d'État. Les Juifs de Babylonie bénéficient de relations généralement correctes avec les nouveaux souverains. Le grand roi Shapur Iᵉʳ dialogue avec Samuel. Mais en 260, Odénat de Palmyre, général arabe au service de Rome, détruit Nehardea dans ses campagnes contre Shapur. Les sages fuient à Poumbedita (près de l'actuelle Fallouja en Irak), qui deviendra, avec Sura, le duo dominant des académies babyloniennes pendant huit siècles.
C'est aussi le siècle des premiers midrashim halakhiques — les commentaires juridiques verset par verset des livres de l'Exode (*Mekhilta*), du Lévitique (*Sifra*), des Nombres et du Deutéronome (*Sifrei*). Le midrash aggadique — récits, homélies, paraboles — prospère parallèlement. La *Guemara* en gestation intègre ces traditions dans un vaste tissu argumentatif.
En Palestine, le pays est ruiné. Les Juifs vivent surtout en Galilée et dans la plaine de Sharon. Rome reconnaît le patriarcat juif mais surveille. Vers 260, un empereur devient chrétien — Philippe l'Arabe, à titre contesté. Dans un demi-siècle, le christianisme deviendra religion d'Empire. La condition juive va changer du tout au tout. Mais pour l'heure, en Galilée comme à Sura, on étudie.