Le siècle en récit
Ce siècle est celui du pivot. Loin des villes, dans un Levant traversé par les grandes migrations amorrites, un pasteur nommé Avraham quitte Harran pour un pays « que je te montrerai ». Le récit de la Genèse s'ouvre ici : à l'exode d'un homme, à la promesse d'une terre, et surtout à la conclusion d'une Alliance — le *berit* — qui fonde la vocation d'un peuple à venir. Cette Alliance est unique dans le Proche-Orient ancien : non pas avec un territoire ni une dynastie, mais avec une lignée.
Abraham marche avec Sarah. Il passe en Égypte durant la famine, s'installe à Hébron, livre bataille pour délivrer son neveu Lot des rois de Mésopotamie, enterre Sarah au caveau de Makhpéla qu'il achète rubi sonnant à Éphron le Hittite — premier acte foncier biblique. La Akéda, la ligature d'Isaac sur le mont Moriah, clôt la vie du patriarche par une épreuve qui fonde une théologie : celle du Dieu qui demande, et retient.
Isaac épouse Rébecca venue d'Aram-Naharaïm. Ses fils, Ésaü et Jacob, symbolisent deux voies : celle des chasseurs et celle des pasteurs tranquilles. Jacob dérobe la bénédiction d'Ésaü, fuit à Harran, y travaille vingt ans pour Laban — d'abord Léa, puis Rachel — et revient en Canaan avec onze fils, ses troupeaux, ses servantes Bilha et Zilpa. Au gué du Yabboq, il affronte un être nocturne et en sort boitant, mais béni ; il s'appellera désormais Israël. Sur la route de Béthel et d'Éphrata, Rachel meurt en mettant au monde Benjamin ; son tombeau, sur la route de Bethléem, devient un des plus anciens lieux de pèlerinage juif.
Les douze tribus sont alors formées : Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Issakhar, Zabulon, Dan, Naphtali, Gad, Asher, Joseph et Benjamin. Joseph, vendu par ses frères, devient vizir en Égypte et organise l'installation de la famille à Gochen. Les quatre matriarches — Sarah, Rébecca, Rachel, Léa — sont déjà le socle féminin de la mémoire d'Israël.
Hors du texte biblique, le monde continue : Hammurabi a promulgué son code ; les Hyksôs sémites s'infiltrent en Égypte, préfigurant peut-être l'établissement hébreu dans le Delta ; l'archéologie de Mari et de Nuzi documente des institutions (adoption, mariage matrilinéaire, héritage) étrangement proches des récits de la Genèse. Rien ne prouve l'historicité littérale des Patriarches, mais tout atteste qu'ils sont crédibles dans ce paysage culturel. Le XXᵉ siècle avant notre ère est celui où la tradition biblique fait commencer sa généalogie — et c'est de ce commencement qu'elle déduit tout le reste.