Le siècle en récit
Le XXIᵉ siècle avant notre ère est un monde de transitions. En Mésopotamie du Sud, la IIIᵉ dynastie d'Ur, qui avait restauré la splendeur sumérienne sous Shulgi et Ibbi-Sin, s'effondre vers 2004 sous la double poussée des Élamites et des Amorrites. Ur, la grande cité à la ziggourat majestueuse, tombe. C'est dans la mémoire de cette cité, avec l'exactitude symbolique plus que chronologique du récit biblique, que la Genèse fait naître le futur patriarche : « Térah prit Abram son fils, Lot fils de Haran fils de son fils, et Saraï sa bru, femme d'Abram, et ils sortirent ensemble d'Ur des Chaldéens pour aller au pays de Canaan » (Gn 11,31).
Pendant ce temps, Babylone monte. Sumu-abum fonde la première dynastie babylonienne vers 1894 av. J.-C. ; son descendant Hammurabi y gravera bientôt son code célèbre. Les grands royaumes amorrites — Mari, Alep, Qatna — dominent le Levant. Le Code d'Eshnunna, précurseur du Code de Hammurabi, est promulgué. Les archives de Mari, retrouvées au XXᵉ siècle de notre ère, documenteront des pratiques (adoption, mariage, alliance tribale) troublantes de proximité avec les récits des Patriarches.
En Égypte, la XIIᵉ dynastie (Moyen Empire) atteint son apogée. Sésostris III mène des campagnes en Nubie, fortifie la frontière sud, réforme l'administration et ouvre le pays aux commerçants sémitiques du Levant — Cananéens, Amorrites, futurs Hyksôs. Le Conte de Sinouhé, œuvre littéraire majeure du règne, offre un aperçu vivant de ce monde levantin où les pasteurs sémitiques évoluent avec dignité.
C'est dans ce cadre que la tradition biblique fait entendre la première grande parole divine : *lekh lekha* — « Va-t'en de ton pays, de ta parenté et de la maison de ton père, vers le pays que je te montrerai » (Gn 12,1). Le récit ne précise ni date, ni moyens de transport ; il situe simplement le départ à Harran, dans la haute Mésopotamie, où la famille s'était arrêtée après Ur. Abram, soixante-quinze ans, prend la route de Canaan avec Saraï, Lot et tout ce qu'il possède. Il traverse Siqem, Béthel, puis descend jusqu'au Néguev.
La promesse est triple : une terre (« à ta descendance je donnerai ce pays »), une postérité (« je ferai de toi une grande nation ») et une bénédiction universelle (« toutes les familles de la terre seront bénies en toi »). Rien n'est acquis — Saraï est stérile, la terre est peuplée par les Cananéens, la famine chasse aussitôt la famille en Égypte. Mais l'Alliance est posée : non plus entre un peuple et ses dieux locaux, mais entre un homme et un Dieu transcendant qui se présente comme *El Shaddaï*, le Dieu des hauteurs.
L'archéologie ne confirme pas le personnage d'Abram, mais confirme le monde : celui des grands déplacements sémitiques, des alliances tribales, des cultes familiaux, des sanctuaires en plein air (le chêne de Mambré, le térébinthe de Moré). C'est dans ce XXIᵉ siècle ombreux, à la charnière de la chute d'Ur et de la montée de Babylone, que la tradition juive situe le commencement de tout.