Le siècle en récit
Le XXIIᵉ siècle avant notre ère est celui du relèvement après la chute. L'empire d'Akkad s'est effondré sous les Gutian. La Mésopotamie est morcelée, appauvrie. Mais deux figures surgissent et relèvent le flambeau : **Gudea** de Lagash et **Ur-Nammu** d'Ur. Ensemble, ils fondent ce que l'on appelle la « Renaissance sumérienne » — dernier grand moment de la civilisation sumérienne avant qu'elle ne fusionne irréversiblement avec les cultures sémitiques qui vont dominer.
**Gudea** (c. 2150-2100) règne sur Lagash pendant que les Gutian pillent encore le reste de Sumer. Il ne porte pas le titre de *lugal* (« roi »), mais celui plus modeste d'*ensi* (« prince-prêtre »). Son règne est pacifique, religieux, bâtisseur. Il consacre quatorze ans à la reconstruction du temple Eninnu dédié au dieu Ningirsu. Son chantier est un modèle : il collecte cèdres du Liban, cuivre d'Oman, diorite de Magan, lapis-lazuli d'Afghanistan. Les *Cylindres de Gudea* — deux grandes pièces en argile cuite, conservées au Louvre — contiennent la plus longue inscription sumérienne connue : 1 363 lignes décrivant la construction du temple, les rêves reçus des dieux, les sacrifices offerts. C'est le texte liturgique le plus détaillé du IIIᵉ millénaire.
Les **statues de Gudea** — une trentaine sont connues, taillées dans la diorite noire — le représentent assis ou debout, les mains jointes en prière, vêtu d'un manteau couvrant, chauve et barbu. Elles sont d'une beauté sobre qui contraste avec la grandiloquence akkadienne. Le roi-prêtre y apparaît comme serviteur des dieux plutôt que maître des hommes. Par contraste avec Naram-Sin qui s'était fait dieu, Gudea est l'homme qui se tient humble devant la divinité. Ces deux modèles — le monarque-dieu et le roi-serviteur — traverseront toute l'histoire du Proche-Orient, y compris dans la Bible (Pharaon contre David).
À **Uruk**, **Utu-hegal** mène la guerre contre les Gutian. Vers 2120, il les expulse définitivement. Sa victoire permet à son gendre **Ur-Nammu** (c. 2112-2095), gouverneur d'Ur, de proclamer une nouvelle dynastie — la **IIIᵉ dynastie d'Ur**, ou « Ur III ». En quelques années, Ur-Nammu unifie Sumer, centralise l'administration, et promulgue ce qui est aujourd'hui reconnu comme le **plus ancien code de lois conservé** : le **Code d'Ur-Nammu**. Retrouvé sur tablettes fragmentaires à Nippur, il antérise d'environ trois siècles le célèbre Code de Hammurabi. Il comporte une soixantaine d'articles, souvent formulés sur le modèle *« Si un homme... il devra... »*. Il institue des amendes pécuniaires pour de nombreux délits (au lieu de la loi du talion). Il protège les veuves, les orphelins, les pauvres. Les parallèles structurels avec les codes bibliques — particulièrement Exode 21-23 — sont saisissants.
Ur-Nammu érige à Ur la **grande ziggurat** dédiée au dieu-lune Nanna — imposante structure à trois étages dont les fondations restent visibles aujourd'hui. Elle devient le modèle de toutes les ziggurats mésopotamiennes suivantes, y compris celle qu'évoquera la Bible avec la **Tour de Babel** (Gn 11).
Son fils **Shulgi** (c. 2094-2047) — qui régnera au siècle suivant — prolongera la renaissance sumérienne, codifiera les poids et mesures, créera un système postal impérial, et se fera à son tour déifier.
Le XXIIᵉ siècle, avec Gudea et Ur-Nammu, scelle la dernière grande floraison sumérienne. Au siècle suivant, Ur tombera sous les coups des Élamites et des Amorrites ; sa chute obligera ses habitants à fuir. C'est dans cet exode massif que la tradition biblique, regardant loin en arrière, placera — avec quatre siècles d'incertitude chronologique — le départ d'Abraham « d'Ur des Chaldéens ».