Le siècle en récit
Le IVᵉ siècle apr. J.-C. est celui de la grande bascule. En 313, l'empereur Constantin reconnaît le christianisme par l'édit de Milan. En 380, Théodose Iᵉʳ en fait la religion d'État. L'Empire romain devient chrétien — et la condition juive change radicalement. En même temps, les sages de Galilée clôturent un des deux monuments rabbiniques majeurs : le Talmud de Jérusalem.
La christianisation de Rome pèse rapidement sur les Juifs. Le concile de Nicée (325) détache la célébration de Pâques du calendrier juif pour marquer une distinction claire entre les deux religions. Le Code Théodosien (publié en 438 mais compilant des lois du IVᵉ siècle) interdit aux Juifs de posséder des esclaves chrétiens, de se convertir, de contracter des mariages mixtes, de construire de nouvelles synagogues. Saint Jean Chrysostome, archevêque de Constantinople, prêche une série de sermons violents *Adversus Iudaeos* à Antioche (386-87) qui nourriront l'antijudaïsme chrétien pour des siècles. Saint Ambroise de Milan et saint Augustin fixent la « doctrine du témoin » : les Juifs doivent survivre, mais dans une condition humiliée, pour témoigner de la vérité du christianisme.
Un épisode exceptionnel brille dans ce siècle noir. En 361, Julien, neveu de Constantin, devient empereur après avoir secrètement abjuré le christianisme (on l'appellera *l'Apostat*). Il tente de restaurer le paganisme traditionnel. En 363, voulant démontrer contre le christianisme que la prophétie de Jésus sur la ruine définitive du Temple était fausse, il autorise officiellement les Juifs à reconstruire le Temple de Jérusalem. Les ouvriers affluent, rassemblent les matériaux, creusent les fondations. Puis, selon Ammien Marcellin et Socrate le Scholastique, des boules de feu jaillissent du sol (tremblement de terre, dépôts de gaz, fondations instables ? Les hypothèses modernes divergent). Le chantier s'arrête. Julien meurt en Mésopotamie quelques mois plus tard dans une campagne contre les Sassanides. Le Temple ne sera plus jamais reconstruit.
À Tibériade, Sepphoris, Césarée, les sages travaillent sans relâche. Rabbi Yohanan ben Nappaha, son beau-frère Resh Laqish, Rabbi Abbahu (qui sait parler grec et dialogue avec les chrétiens), Rabbi Zeira, Rabbi Levi. Ils commentent la Mishna, accumulent débats, contradictions, récits, médecine populaire, astronomie, kabbale embryonnaire. Vers 400, sous la menace croissante de la christianisation et la pression fiscale romaine, la rédaction du *Talmud Yerushalmi* (Talmud de Jérusalem, ou de Palestine) se clôt. Il porte surtout sur les quatre premiers ordres de la Mishna et sur les lois agricoles spécifiques à la Terre d'Israël. Plus bref, plus fragmentaire que son homologue babylonien, il reste pourtant précieux pour sa proximité à la Terre sainte.
En 425, Théodose II, à la mort de Gamaliel VI, abolit la charge de patriarche. L'institution qui liait depuis trois siècles la communauté juive à Rome disparaît. La Terre d'Israël, progressivement christianisée (pèlerinages, monastères, cimetières chrétiens empiétant sur les juifs), cesse d'être le centre juif mondial. Ce rôle passe en Babylonie. Par paradoxe historique, c'est sous le paganisme zoroastrien sassanide, et non sous la chrétienté romaine, que s'épanouit le plus grand monument rabbinique.
Hors du monde gréco-romain, le judaïsme essaime. En Yémen, le royaume himyarite se convertit au judaïsme sous le roi Abu-Karib Asad (c. 390) et surtout Dhou Nuwas (au siècle suivant). En Arabie, les tribus juives s'installent à Yathrib (future Médine) et dans les oasis. Un nouvel horizon s'ouvre.