Le siècle en récit
Le IIIᵉ siècle avant notre ère est celui de l'hellénisation. Après la mort d'Alexandre (323), ses généraux (les *diadoques*) se disputent l'empire. La Judée se retrouve à la frontière entre deux grands royaumes hellénistiques : celui des Lagides en Égypte, celui des Séleucides en Syrie. Le siècle s'ouvre sous tutelle lagide et se ferme sous tutelle séleucide. Entre les deux, le judaïsme découvre et se mesure à la culture grecque.
Ptolémée Iᵉʳ Sôter, général d'Alexandre devenu pharaon d'Égypte, prend Jérusalem en 301 av. J.-C. — un samedi, selon le récit flavien, profitant de l'inaction rituelle des Juifs. Il déporte 100 000 Juifs en Égypte, dont beaucoup s'installent à Alexandrie, la toute nouvelle capitale qu'Alexandre avait fondée au bord du Nil. Alexandrie devient rapidement la plus grande ville juive du monde. Deux des cinq quartiers de la ville sont attribués aux Juifs. Ils y vivent en relative autonomie sous l'autorité d'un *éthnarque* juif, développent une littérature en grec (Ézéchiel le Tragique, Aristobule, Pseudo-Phocylide), et construisent une grande synagogue dite « alexandrine ». Philon d'Alexandrie, deux siècles plus tard, en décrira encore le faste.
L'événement culturel majeur du siècle est la traduction de la Torah en grec — la *Septante* (LXX). Selon la *Lettre d'Aristée* (œuvre probablement fictive mais instructive sur la tradition), le roi Ptolémée II Philadelphe (285-246) aurait voulu enrichir la célèbre Bibliothèque d'Alexandrie avec tous les grands textes du monde. Il aurait fait venir de Jérusalem soixante-douze sages — six de chacune des douze tribus — logés dans des cellules séparées sur l'île de Pharos. Chacun aurait traduit la Torah indépendamment, et les soixante-douze versions se seraient révélées identiques — miracle que la tradition interprète comme sceau divin d'authenticité.
La Septante est une révolution. Pour la première fois, le patrimoine sacré d'un peuple oriental devient accessible dans la langue dominante de l'Antiquité. Elle ouvre le judaïsme au monde hellénistique et, trois siècles plus tard, elle sera la Bible de référence des premiers chrétiens. Elle présente aussi des différences avec le texte hébreu massorétique : livres plus longs (Esther, Daniel), livres supplémentaires (Tobie, Judith, Sagesse, Siracide, Maccabées), ordre différent. Ces différences textuelles alimenteront mille ans de controverses théologiques.
À Jérusalem, la vie continue. Le grand prêtre Simon le Juste est célébré par Ben Sira dans un panégyrique lyrique (Siracide 50). Les archives du Tobiade, grande famille juive qui fait prospérer ses domaines en Transjordanie, attestent d'une aristocratie juive intégrée au système ptolémaïque. L'hébreu reste la langue liturgique, mais l'araméen domine le quotidien et le grec pénètre chez les élites.
En 200 av. J.-C., Antiochos III le Grand, roi séleucide, bat Ptolémée V à Panion (près des sources du Jourdain). La Judée passe sous contrôle séleucide. Au début, rien ne change : Antiochos confirme les privilèges juifs, subventionne le Temple. Mais la pression fiscale de l'empire séleucide, accablé par les guerres contre Rome, va se faire sentir. Antiochos IV Épiphane, cinquante ans plus tard, déclenchera la crise qui fera basculer le judaïsme dans la révolte maccabéenne et dans l'indépendance hasmonéenne — au siècle suivant.
Le IIIᵉ siècle aura été celui de la première grande rencontre entre le monothéisme hébreu et la philosophie grecque. Cette rencontre — féconde, ambivalente, parfois tragique — structure encore aujourd'hui le dialogue de la raison et de la foi.