Le siècle en récit
Le XXXᵉ siècle avant notre ère est celui de l'âge d'or de l'Ancien Empire égyptien. C'est aussi l'époque où l'Égypte construit ce qui restera, pendant près de quatre mille ans, les plus hautes constructions humaines : les **pyramides de Gizeh**.
Sous la IVᵉ dynastie, l'architecture pyramidale atteint sa perfection. **Snéfrou** (c. 2613-2589) expérimente : pyramide de Meidoum (effondrée partiellement), pyramide rhomboïdale de Dahchour (deux angles différents, marquant une correction d'ingénieur), puis la grande **pyramide rouge** de Dahchour, première pyramide parfaitement géométrique. Son fils **Khéops** (Khoufou, c. 2589-2566) fait ériger à Gizeh la plus célèbre : **la Grande Pyramide**, 146 mètres de haut, 230 mètres de côté, 2,3 millions de blocs pesant en moyenne 2,5 tonnes chacun. Elle restera la plus haute construction humaine jusqu'à la cathédrale de Lincoln en 1311 apr. J.-C. Son neveu **Khéphren** (Khafrê) y ajoute la deuxième pyramide et le **Sphinx**, emblème jusqu'aujourd'hui de l'Égypte. Son petit-fils **Mykérinos** (Menkaourê) clôt la série avec la plus modeste troisième pyramide.
Autour de ces chantiers colossaux, l'administration égyptienne s'organise. Les *villes-pyramides* abritent les dizaines de milliers d'ouvriers. **Hemiounou**, neveu et vizir de Khéops, est architecte — sa statue, conservée à Hildesheim, est l'un des premiers portraits réalistes de l'histoire. Les tombes des nobles alentour regorgent de scènes de la vie quotidienne peintes sur les parois — agriculture, artisanat, musique, jeux. L'Égypte apparaît à cette époque comme la civilisation la plus structurée, la plus hiérarchisée et la plus durable du monde. Elle restera dans la mémoire biblique le paradigme de la puissance structurée — *Mitzrayim*, le « pays étroit », avec ses pharaons, ses magiciens, ses briques, son esclavage.
Les **Textes des Pyramides**, corpus religieux de formules apparaissant à la fin de la Vᵉ dynastie (donc fin du XXVIᵉ siècle, juste après notre siècle) sont les plus anciens textes religieux conservés du monde. Ils racontent le voyage du pharaon mort vers l'au-delà, son identification à Rê et Osiris. Ils montrent une théologie déjà complexe de la vie après la mort, de la résurrection, du jugement — thèmes que la pensée juive reprendra tardivement (à partir du Livre de Daniel) dans un cadre très différent.
En Mésopotamie, la civilisation sumérienne traverse la **Dynastie archaïque** (Early Dynastic II-III). Ur, Lagash, Umma, Uruk, Nippur se disputent l'hégémonie. L'orfèvrerie sumérienne — masques d'or, lapis-lazuli, électrum — atteint des sommets. Les temples stagés (ziggurats primitives) se multiplient. Les premiers longs textes littéraires apparaissent : hymnes à Inanna, disputes entre grain et bétail, listes royales.
Dans le **Levant**, la civilisation se développe aussi mais sans monumentalité comparable. La ville de **Byblos** devient un centre portuaire majeur pour le commerce du cèdre vers l'Égypte — le nom hébreu *gvul* (frontière) en est peut-être un écho lointain. Ai et Jéricho existent depuis le Néolithique — Jéricho, avec ses murailles circulaires et sa tour néolithique, est l'une des plus anciennes villes fortifiées du monde.
Le XXXᵉ siècle av. J.-C. installe donc la géographie mentale de la Bible : une Égypte toute-puissante, une Mésopotamie savante, un Levant en transition. Mille siècles plus tard, c'est depuis Ur qu'Abraham partira, c'est en Égypte que Joseph servira, c'est en Canaan que naîtra Israël. Les coordonnées sont en place.