Le siècle en récit
Le Vᵉ siècle apr. J.-C. se clôt sur le plus vaste ouvrage rabbinique jamais composé : le Talmud de Babylone. Près de 2,5 millions de mots, 37 traités, des centaines de sages cités. Fruit de trois siècles de débats dans les académies de Sura et Poumbedita, il devient, pour un millénaire et demi, la matrice centrale de la pensée juive — au point que, lorsqu'on dit « le Talmud » sans précision, on parle du Bavli, celui de Babylone.
Les amoraïm babyloniens ont travaillé pendant six générations. Leur méthode est dialectique : une question, une réponse, une objection, une distinction, une histoire, un verset, un détour par un autre traité, un retour. Le texte s'appelle la *Guemara* (« complètement, clôture ») parce qu'il complète la Mishna. Mais en pratique, il fait bien davantage : il embrasse toute la connaissance juive de son temps — droit, liturgie, récits de martyrs, astronomie, médecine, magie, éthique, théologie.
Au cœur du Vᵉ siècle, Rav Ashi (c. 352-427) dirige l'académie de Sura pendant près de soixante ans. Sous sa présidence, les traditions accumulées depuis la Mishna sont passées en revue traité par traité. Son disciple Ravina Iᵉʳ puis, quatre décennies plus tard, Ravina II poursuivent. Vers 488, à la mort de Ravina II, la tradition place la clôture effective du Talmud. Les derniers ajouts, de clarification, sont l'œuvre des *savoraïm* (« raisonneurs »), au VIᵉ siècle.
Le Talmud de Babylone n'est pas qu'un code. C'est un monde. Il est écrit dans un araméen littéraire savoureux, entrecoupé d'hébreu. Il cite 700 sages, des centaines d'anecdotes, des dizaines de paraboles. On y rencontre Rabbi Yohanan arracher des dalles pour montrer à un disciple qu'il pleure, les débats fous d'Abaye et Rava, les visites nocturnes d'Élie, les discussions avec les démons, les calculs astronomiques précis, les remèdes pour la jaunisse, les lois de Pessah, les mille règles du Shabbat. Il est à la fois rigoureux et infini.
Hors de Sura et Poumbedita, le monde bascule. En 410, Alaric pille Rome. En 476, Odoacre dépose le dernier empereur romain d'Occident. L'Empire romain — qui encadrait la vie juive depuis six siècles — s'effondre en Occident. L'Empire d'Orient (Byzance) perdure, chrétien et hostile. L'Empire sassanide, sous Yazdgard II puis Péroz, persécute intermittemment les Juifs de Babylonie (fermeture des écoles juives, interdictions). L'exilarcat (*Resh Galouta*, « chef de l'exil »), dynastie juive descendant selon la tradition de David, maintient l'autorité juive face au pouvoir sassanide.
En Arabie, le judaïsme gagne du terrain. Les tribus juives de Yathrib (Médine) — Banu Qurayza, Banu Nadir, Banu Qaynuqa — sont prospères. En Yémen, le royaume de Himyar, converti au judaïsme depuis le siècle précédent, culmine sous Dhou Nuwas (c. 520), dernier roi juif d'Arabie du Sud. Il persécute les chrétiens de Najran, puis est défait par une coalition éthiopienne chrétienne vers 525. Fin du judaïsme royal.
Ce Vᵉ siècle — en apparence celui d'une clôture — est donc plutôt celui d'une consolidation définitive. La Torah avait été donnée ; la Mishna compilée ; la Guemara achevée. Les trois étages du judaïsme classique sont posés. Le peuple juif pourra désormais, où qu'il vive, ouvrir ces livres et y retrouver le même univers. C'est le grand don du Vᵉ siècle : un patrimoine transportable, mémorable, inépuisable.