Le siècle en récit
Le Vᵉ siècle avant notre ère consolide ce que le VIᵉ a inauguré. Ce n'est plus un siècle de catastrophes ni de fondations spectaculaires — c'est un siècle d'institutionnalisation, où le judaïsme prend la forme qu'il aura pour les deux millénaires suivants. Il reçoit trois grandes figures — Esther, Esdras, Néhémie — dont chacune incarne une facette du judaïsme en diaspora et en Terre d'Israël.
Esther est la reine cachée. Déportée comme les autres, orpheline élevée par son cousin Mardochée, elle entre dans le palais de Suse sans révéler son origine. Le vizir Haman, offensé par Mardochée, obtient du roi Assuérus (probablement Xerxès Iᵉʳ, 486-465) un édit d'extermination des Juifs de l'empire. Esther risque sa vie pour en informer le roi ; Haman est pendu au gibet qu'il avait dressé pour Mardochée ; les Juifs se défendent et triomphent. Le livre d'Esther — un des rares où le nom de Dieu n'apparaît jamais — donne naissance à la fête de Pourim, encore célébrée chaque année au 14 adar avec lecture publique de la Meguila, masques, gâteaux à oreille d'Haman et boisson à volonté.
Esdras est le scribe. Vers 458, il monte de Babylone à Jérusalem avec 1 800 hommes, escortés par le trésor royal persan. Sa mission : faire appliquer la *torat Elohim* — la Loi de Dieu, qui est aussi celle que lui confie Artaxerxès. Il trouve en Judée une communauté tiède, mêlée aux populations locales, peu pratiquante. Il prononce un grand jeûne, ordonne aux Juifs d'avoir épousé des étrangères de les répudier. La décision est brutale mais elle préserve l'identité. Esdras fait lire publiquement la Torah, du matin à midi, à la porte des Eaux, pour tout le peuple rassemblé — hommes, femmes et enfants. Les Lévites expliquent. Le peuple pleure puis se réjouit ; on célèbre Souccoth selon les prescriptions. C'est la première lecture publique solennelle de la Torah — fondation du judaïsme synagogal.
Néhémie est le bâtisseur. Échanson du roi Artaxerxès à Suse, il obtient en 445 la mission de rebâtir Jérusalem. Il arrive de nuit, inspecte secrètement les ruines, convoque les notables. En cinquante-deux jours, les murailles sont rebâties — malgré l'hostilité de Sanballat le Horonite, de Tobias l'Ammonite et de Guéshem l'Arabe, gouverneurs voisins. Les ouvriers travaillent d'une main et tiennent l'épée de l'autre. Les portes sont réinstallées. Jérusalem redevient une vraie ville.
Autour d'eux, le monde juif se diversifie. Les papyrus d'Éléphantine (c. 410 av.) — découverts en 1907 sur une île du Nil près d'Assouan — documentent l'existence d'une colonie militaire juive servant Perse, avec son propre temple (construit avant celui de Jérusalem et dédié à *Yaho*). Ils correspondent avec le grand prêtre de Jérusalem pour demander de l'aide à reconstruire leur temple détruit par des prêtres égyptiens. Témoignage précieux d'un judaïsme diasporique vivant sans attendre la permission rabbinique.
Au-delà de ces trois figures, le siècle voit aussi la fixation progressive du canon biblique. La Torah est désormais fermée. Les Prophètes (*Neviim*) sont majoritairement composés. Les Écrits (*Ketouvim*) — Psaumes, Proverbes, Job, Cantique, Ruth, Lamentations, Qohélet — sont en gestation. L'hébreu biblique cède peu à peu la place à l'araméen dans la parlure quotidienne ; certaines parties tardives (Daniel, Esdras) seront rédigées en araméen même. Le judaïsme est devenu une religion du Livre, avec un clergé (les Lévites), un lieu central (le Temple), et un peuple dispersé qui partout converge vers ces deux pôles.