Le siècle en récit
Le VIIIᵉ siècle apr. J.-C. bouillonne. Sous la pax islamica établie par les Omeyyades puis les Abbassides, une nouvelle diversité naît dans le judaïsme. Deux phénomènes majeurs marquent ce siècle : le schisme karaïte et l'émergence d'un peuple entier — les Khazars — se convertissant au judaïsme. Parallèlement, la science et la grammaire hébraïques s'épanouissent au contact de l'arabe.
Le **karaïsme** est l'une des grandes crises du judaïsme médiéval. Vers 760, Anan ben David, descendant présumé de David et candidat déçu à l'exilarcat, fonde à Bagdad un mouvement dissident. Il rejette la Torah orale — la Mishna, le Talmud, toute l'interprétation rabbinique — pour ne retenir que le texte biblique, lu par chacun à la source (*miqra*, d'où *qara'im*, « ceux de l'Écriture »). Les Karaïtes observent un calendrier lunaire strict, refusent les bougies de Shabbat, interdisent certaines combinaisons alimentaires rejetées par les rabbins. Leur ascétisme attire. Ils essaiment en Égypte, en Terre d'Israël, en Crimée, en Espagne. Leur menace religieuse pour le judaïsme rabbinique sera réelle jusqu'au Xᵉ siècle, quand Saadia Gaon organisera la contre-offensive décisive.
Le deuxième phénomène extraordinaire est la **conversion des Khazars**. Ce peuple turc, établi sur la basse Volga et le nord du Caucase, contrôle un vaste empire commercial entre Byzance et le califat. Pour préserver son autonomie entre les deux puissances, le souverain Boulan — puis surtout Ovadia, au siècle suivant — choisit le judaïsme comme religion royale vers 740. Yehuda Halevi en tirera deux siècles plus tard son chef-d'œuvre, le *Kuzari*. L'empire khazar disparaîtra sous les coups des Rus' de Sviatoslav (965), mais sa mémoire traversera les siècles comme la seule conversion collective royale au judaïsme.
Pendant ce temps, à **Tibériade**, la Galilée juive connaît un dernier grand moment intellectuel. Depuis le VIIᵉ siècle, des érudits de la famille Ben Asher puis des Ben Naftali travaillent à fixer définitivement le texte biblique hébreu : vocalisation (nekoudot), accentuation (teamim), notations marginales. Ils deviennent les *Massorètes* (« transmetteurs »). Leur codex d'Alep (Keter Aram Tsova), complété vers 930, sera le texte massorétique de référence. Leur codex de Léningrad (rédigé 1008) est le plus ancien manuscrit biblique hébreu complet conservé. Sans eux, on ne prononcerait pas aujourd'hui la Torah.
Sous les Abbassides, la vie intellectuelle bouillonne à Bagdad. La *Maison de la Sagesse* (*Bayt al-Hikma*, fondée vers 832) traduit les sciences grecques en arabe. Les Juifs y participent activement, comme traducteurs et comme savants. Sahl al-Tabari est médecin de cour. Le philosophe Hiwi al-Balkhi (« Hiwi le Persan »), né au Khorassan, soulève deux cents questions critiques contre la Bible dans un écrit perdu — Saadia Gaon y répondra un siècle plus tard. L'hébreu se rénove comme langue de prière et de poésie, mais l'arabe devient la langue de la science et de la philosophie juives.
En Occident, le monde carolingien émerge. Charlemagne, couronné empereur en 800, accueille des Juifs dans son empire pour leurs talents commerciaux et diplomatiques. Il envoie une ambassade juive — menée par Isaac l'Hébreu — au calife Haroun al-Rachid ; la caravane revient de Bagdad avec un éléphant en cadeau. Mais à Lyon, l'archevêque Agobard commence à dénoncer les privilèges juifs ; son *De Insolentia Iudaeorum* prépare l'antijudaïsme carolingien.
Le VIIIᵉ siècle aura été celui d'un judaïsme travaillé par sa propre diversité et par sa rencontre avec l'intelligence arabe. Il prépare le grand siècle suivant — celui de Saadia Gaon.