Le siècle en récit
Le XIIIᵉ siècle apr. J.-C. est traversé par une tension paradoxale. D'un côté, l'apogée de la pensée juive médiévale : Nahmanide, les grands kabbalistes, la mise en circulation du Zohar. De l'autre, l'effondrement progressif de la présence juive en Europe occidentale : disputations publiques humiliantes, autodafés de livres, expulsions nationales. Le siècle qui commence encore dans l'éclat d'al-Andalus se termine dans le silence du judaïsme anglais.
La **Kabbale** culmine. À Gérone en Catalogne, Ezra ben Salomon et Azriel fondent la première grande école kabbalistique. **Nahmanide** — Moshé ben Nahman, *Ramban* (1194-1270), plus grand talmudiste d'Espagne du siècle — intègre la Kabbale à son commentaire biblique. Son œuvre halakhique et ses homélies deviennent autorités. En 1263, le roi Jacques Iᵉʳ d'Aragon l'oblige à débattre publiquement à Barcelone avec le dominicain Pablo Christiani, juif apostat. Nahmanide s'en tire avec dignité — le roi même reconnaît sa compétence — mais doit quitter l'Espagne. Il émigre en 1267 en Terre d'Israël, où il fonde à Jérusalem la première école rabbinique post-croisade, la « Synagogue du Ramban » qui existe encore.
À Guadalajara, Castille, un érudit discret nommé **Moïse de Léon** (c. 1240-1305) met progressivement en circulation, à partir de 1280, des manuscrits rédigés en araméen et attribués à Shimon bar Yohaï, sage tannaïtique du IIᵉ siècle. C'est le *Zohar* — le « Livre de la Splendeur » — qui deviendra le plus grand texte mystique du judaïsme. Œuvre immense, mélange de commentaire mystique de la Torah, de récits initiatiques, de théosophie des *sefirot*, de reflexions sur l'exil de la Shekhina. La science historique moderne a démontré que le Zohar est bien l'œuvre de Moïse de Léon et de son cercle, non pas celle de bar Yohaï. Mais pour la tradition juive, il est devenu le troisième pilier textuel après la Torah et le Talmud — surtout à partir du XVIᵉ siècle.
En parallèle, **Abraham Aboulafia** (1240-c. 1291) développe une Kabbale prophétique, fondée sur la combinaison des lettres hébraïques. Il se rend à Rome en 1280 pour tenter de convertir le pape Nicolas III — qui meurt la veille de la rencontre. Échappant à la sentence de mort, il continue son enseignement ésotérique en Italie et à Messine.
Mais l'ombre s'étend. **La disputation de Paris de 1240** est la première grande mise en procès public du Talmud. Nicolas Donin, Juif converti au catholicisme, dénonce vingt-quatre chefs d'accusation contre le Talmud auprès du pape Grégoire IX. Le roi Louis IX (Saint Louis) organise le procès. Le rabbin Yehiel de Paris défend le Talmud face aux accusations de blasphème et d'anti-christianisme. Le Talmud est condamné. En juin 1242, vingt-quatre charrettes remplies de manuscrits talmudiques — des milliers de volumes — sont brûlées place de Grève, à Paris. Lamentation rabbinique : *« Je t'ai entouré de pourpre, ô Sinaï, et tu brûles. »*
**En 1286, Rabbi Meir de Rothenburg**, plus grand halakhiste ashkénaze du siècle, est arrêté par Rodolphe Iᵉʳ de Habsbourg alors qu'il tentait de fuir l'Empire. Rançon demandée exorbitante. La communauté réunit l'argent, mais Meir refuse qu'elle paie — *« car on me paierait, on m'enlèverait à nouveau ».* Il meurt en prison en 1293.
**Expulsions et massacres.** En 1290, Édouard Iᵉʳ d'Angleterre expulse tous les Juifs du royaume : 16 000 personnes. L'Angleterre restera sans Juifs jusqu'en 1656. En 1298, en Franconie, un chevalier nommé Rintfleisch mène des massacres qui détruisent 146 communautés allemandes ; environ 5 000 Juifs sont tués. En 1306, Philippe le Bel expulsera à son tour tous les Juifs de France. L'Europe occidentale se vide progressivement de sa présence juive — que l'Empire ottoman accueillera bientôt.