Le siècle en récit
Le XXIIIᵉ siècle avant notre ère est celui du plein essor de l'empire d'Akkad sous **Naram-Sin**, petit-fils de Sargon, puis de son effondrement brutal sous les coups des **Gutian**. En cent ans, l'empire multi-ethnique atteint son apogée et disparaît — laissant à la tradition mésopotamienne le souvenir d'une gloire dont elle ne se remettra pas tout de suite.
**Naram-Sin** (c. 2254-2218) règne cinquante-six ans selon la Liste royale sumérienne. Il consolide puis étend l'empire de son grand-père. Il écrase la « Grande Rébellion » qui avait uni neuf villes contre lui — c'est à cette occasion qu'il franchit un seuil symbolique majeur : il se proclame dieu. Sur ses stèles, son nom s'écrit avec le déterminatif divin, jusque-là réservé aux divinités. Ses propres sujets doivent lui offrir des sacrifices. C'est la première fois dans l'histoire qu'un roi s'auto-déifie de son vivant — modèle qui se retrouvera chez les pharaons égyptiens du Nouvel Empire et chez Alexandre le Grand deux millénaires plus tard.
La **Stèle de Naram-Sin**, aujourd'hui au Louvre, est l'un des chefs-d'œuvre de l'art akkadien. Trouvée par les archéologues français à Suse en 1898 (les Élamites l'avaient pillée à Sippar en 1158 av. J.-C.), elle représente le roi coiffé de la tiare à cornes — insigne divin — gravissant une montagne stylisée, piétinant les cadavres ennemis, les étoiles et le soleil veillant sur lui. C'est le premier relief narratif de l'histoire qui brise le registre traditionnel en bandes horizontales : l'espace devient panoramique et expressif.
Naram-Sin campagne loin — il atteint les monts Zagros, conquiert l'Élam, pousse jusqu'à la Méditerranée. Il détruit **Ebla**, grande cité de Syrie du Nord (actuelle Tell Mardikh). Les archives d'Ebla, découvertes en 1974-1975 par Paolo Matthiae, livrent plus de 17 000 tablettes cunéiformes en eblaïte (dialecte sémitique proche de l'akkadien) couvrant la fin du XXIVᵉ et le XXIIIᵉ siècle. On y trouve des noms de rois, des traités commerciaux, des registres de temples, des mentions de villes comme Urusalima (peut-être la future Jérusalem), Dor, Hazor, et plus controversé Ab-ra-am (qui serait Abram ?). Les études comparatives continuent.
Mais le destin d'Akkad bascule. Après Naram-Sin, son fils **Shar-kali-sharri** (2217-2193) règne sur un empire qui craque. Les **Gutian**, peuple des montagnes du Zagros, déferlent. L'empire d'Akkad s'effondre dans le chaos. La tradition sumérienne en garde un souvenir amer dans la *Malédiction d'Akkad* — long poème lamentant la ruine de la capitale : *« Akkad, qui avait été une cité florissante, devint déserte. Les pigeons qui nichaient dans tes niches s'envolèrent... »* La littérature des ruines naît ici.
Pendant ce temps, en **Égypte**, l'Ancien Empire vacille aussi. La VIᵉ dynastie donne ses derniers pharaons (Pépi II, règne prolongé), puis l'autorité royale s'effrite. L'Égypte entre, vers la fin du siècle, dans la **Première Période intermédiaire** (c. 2181-2055) — siècle et demi de morcellement politique, de famines, de perte de la puissance centrale. Les « Admonitions d'Ipuwer » et les « Prophéties de Néferti » décrivent cette période de crise avec un pathos qui, mille ans plus tard, inspirera certains passages des prophètes hébreux.
Le XXIIIᵉ siècle avant notre ère aura ainsi montré que les empires les plus étendus peuvent s'effondrer. Une leçon que le Proche-Orient retiendra — et que la Bible, avec les destructions de Samarie, Jérusalem, Babylone, répétera sous d'autres formes.